Stains, banlieue nord. Hier et un peu plus loin. Il y a Ferdinand qui sait les secrets du bois, Marie, Georgette, Fernand le pas de chance et ses chalets à bonbons, Jojo, le simple à qui appartient le royaume des cieux. Il y a Cosette aussi, dans l’album de photos, et le petit Didier dont le nom ornera plus tard les couvertures de la NRF. Ils ont des vies de peu, des misères des joies et des grands espoirs. Usines, baraques et terrains vagues. Ils sont pareils à la mauvaise herbe, fragile, rebelle. Arrachée, elle repousse comme les brins de muguet, « la gaude et le pastel, le laiteron des marais, le mauve des Tatulas qu’on dit herbe du Diable puisque les Bohémiens y puisent leurs visons. » Ils sont la tribu du Globe, un quartier improbable, bâti de bric et broc par des mains prolétaires. Au carrefour de St Denis, Gonesse et Aubervilliers. Sous l’acétylène des bec de gaz, entre décharge et jardins ouvriers. Ils sont là, surgis du passé. Sans flafla, sans folklore. Vivants, par delà la mort. Ce sont les Daeninckx et Didier arpente leurs chemins de mémoire. Chaleureux et pudique. En soixante pages. Pas une de plus. Elles lui suffisent à dire la vie et la tendresse humaine. Les mots calibrés comme il faut. Ajustés au bon endroit. La belle ouvrage et la fierté rendue. Sa petite madeleine sent « les copeaux métalliques, les galettes phonographiques morcelées, les éclats de bakélite ». Le plus beau parfum du globe !
Les Baraques du Globe, de Didier Daeninckx, illustrations de Denis Collobert, éditions Terre de Brume

Au premier abord, envisager le roman policier comme un genre propice à la critique sociale peut relever du paradoxe. Quoi de plus éloigné de l’idée de contestation que l’intrusion, dans la narration romanesque, du symbole de la loi et de l’ordre ? Pourtant ce n’est pas par accident que cette dimension a trouvé refuge dans ce qu’on a longtemps considéré comme une para littérature. Et si, comme le rappelle Claude Mesplède (1), « le roman noir n’est pas en soi d’essence progressiste », on peut malgré tout écrire que la rencontre était prédestinée. Ou, que ce qu’il est désormais convenu d’appeler le polar, portait en lui la critique comme la nuée porte l’orage.
Il convient au préalable, de rappeler que le roman policier est loin de constituer un ensemble homogène. D’emblée, nous mettrons donc de côté le roman à énigme dont le but est d’entraîner le lecteur dans un Cluedo de papier où le meurtre est prétexte à la résolution d’une intrigue aux fils savamment emmêlés. Le genre a ses maîtres, ses recettes et ses qualités. Il ne cultive d’autre ambition que de divertir son public en lui posant une seule et même question : qui, du colonel Moutarde ou de mademoiselle Pervenche peut être l’assassin ?
L’exercice relève de délicieux dilettantes, à l’image d’Agatha Christie, qui trouvent dans les murder parties une façon piquante de passer le temps. Le procédé a beau mêler le parfum de l’arsenic à l’arôme du thé anglais, il se cantonne aux limites du bon goût et se garde bien de déranger l’ordre des choses. Quand le rideau tombe et que s’inscrit le mot fin, les personnages ont pris soin de laisser l’endroit aussi propre en sortant qu’ils l’ont trouvé en entrant.
Les protagonistes du roman noir agissent de façon radicalement différente. Ils ne s’embarrassent ni des convenances, ni du droit gravé dans le marbre des lois. Ils se comportent à l’égard de l’édifice social comme l’éléphant dans le magasin de porcelaine. Mais à la différence du pachyderme maladroit, s’ils brisent la vaisselle, c’est qu’ils n’en ont que faire. Ils paraissent même y prendre un certain plaisir, iconoclaste et désabusé. Car si le whodunit (2) britannique fleurit à l’ombre des demeures de la bourgeoisie post-victorienne, le hard boiled (3) né aux Etats-Unis, est avant tout une littérature de rue, marquée par ses origines et le parcours de ses créateurs. Un parcours qui traverse deux évènements majeurs : la première guerre mondiale et la crise économique de la fin des années 20.
« Quand les types de votre génération crachent leurs poumons mités par les gaz de combat, écrit Didier Daeninckx, qu’on a remplacé leurs jambes de danseurs par des roues, qu’on vous interdit de trinquer au temps d’avant, que deux ouvriers anarchistes, Sacco et Vanzetti sont envoyés à la chaise électrique, et que les Dillinger et Capone tiennent le haut du pavé, que vous reste-t-il à faire sinon à écrire Les tueurs [Hemingway] ou La moisson rouge [Hammett] ? » (5)
A cet égard, il n’est pas sans intérêt de relever que la naissance de la revue Black Mask, qui publiera les premiers textes noirs, date de 1919. Epoque, où, de l’autre côté de l’Atlantique, des écrivains qui ont eux aussi vécu l’enfer, s’apprêtent à fonder le surréalisme. Mais lorsque ces derniers choissent la provocation pour dénoncer un monde qui a enfanté le chaos, le roman noir préfère regarder la société se décomposer avec le détachement d’un privé devant son Bourbon.
La crise de 1929, en frappant de plein fouet la société américaine, va imprimer sur le genre sa seconde marque indélébile. Aux suicides des banquiers, répond la multiplication des exclus. Petits fermiers plongés dans la misère, hobos parcourant le pays à la recherche de travail, cohortes de chômeurs...Ceux qui deviendront des auteurs phares de la littérature noire se collètent, eux aussi, à une société qui ne fait pas de cadeau. Ils exercent souvent mille métiers et emmagasinent suffisamment d’expériences pour immerger durablement leur inspiration dans la réalité sociale.
Dashiell Hammett est détective privé à la célèbre agence Pinkerton, Chester Himes purge une lourde peine de prison, Mc Coy et Thompson, enchaînent les petits boulots avant de devenir journalistes...On n’en finirait pas de dresser la liste de ces écrivains qui, comme le rappelle Franck Mac Shane, (6) « en bavèrent sérieusement. » Y compris dans leur condition d’auteurs de pulp (7) véritable sous prolétariat de l’écriture.
Loin de l’espace d’évasion où d’aucuns ont voulu le reléguer, le roman noir se construit avant tout comme une littérature du réel. C’est à la lumière de leur vécu que ses créateurs forgent les mythes et les figures qui ne le quitteront plus. Parmi ceux-ci émerge un personnage clé : le privé. D’emblée, il est décrit comme un être à part, en marge des normes et des codes sociaux. Il évolue dans un monde parallèle tout à la fois à l’univers de ceux qui l’emploient (il n’est généralement pas de la même classe sociale) et à celui de la police (il n’est pas, comme elle au service de l’ordre établi). On le considère avec d’autant plus de méfiance qu’il incarne une dimension libertaire certaine. S’il vend ses services, il reste son propre maître et décide seul in fine où il dirigera ses pas. Il choisit d’accepter ou de refuser la mission qu’on lui propose et peut, à tout instant, la faire évoluer comme bon lui semble. Peu lui chaut d’être dans les clous de la morale ou de déborder le cadre de l’affaire pour laquelle on le paie. Comme le peintre du Quai des brumes de Mac Orlan, qui voit un pendu quand il observe un arbre, le privé distingue les choses derrière les choses. Et le mal sous toutes ses apparences, même les plus irréprochables.
« Sa force morale, commente Mac Shane,vient de ce qu’il ne gagne rien de plus que son salaire pour lequel -s’il le peut - il protègera l’innocent, aidera les désespérés et détruira le mal. Le fait qu’il doive faire cela pour un maigre salaire dans un monde corrompu le distinguera des autres. »
Un monde corrompu, l’expression est lâchée. C’est l’Amérique des politiciens véreux, des juges marrons, des policiers achetés. « Le premier flic que j’aperçus avait une barbe de huit jours, écrit Dashiell Hammet dans La Moisson rouge. Le second portait un uniforme minable auquel il manquait deux boutons. Un troisième, planté au milieu du principal carrefour de la ville dirigeait la circulation le cigare au bec. Après celui là, je cessai de les passer en revue. »
Ainsi, lorsque Sam Spade, le héros d’Hammett ou Philip Marlowe, celui de Chandler, traînent leurs guêtres dans les salons cossus et les villas luxueuses, ils ne peuvent s’empêcher de pousser des portes interdites. Refusant d’arrêter leurs investigations au seuil de la bienséance, ils n’acceptent pas de marcher au pas. Dans leur symbolique, ils sont les fils prodigues de cet individualisme made in America qui a forgé les cow-boys solitaires, les rebelles et les chantres de la libre entreprise. Leur propos n’est pas de refaire le monde mais d’en rendre compte, fut-ce accessoirement, par leur refus de fermer les yeux. Ils mettent en lumière ce que d’aucuns voulaient laisser dans l’ombre.
Dans ce dessein, un autre personnage acquiert une stature emblématique : le journaliste. Les nombreux obstacles qu’il devra surmonter pour accomplir sa mission - informer le public - en feront un défenseur acharné de la liberté. Comme le privé mais avec d’autres armes, et sans doute plus d’illusions, il intervient sur une société passablement compromise (voir, entre autres, le classique Un linceul n’a pas de poches d’Horace Mc Coy).
Mais le roman noir ne saurait se limiter à des archétypes. Il se placera ainsi tour à tour dans la peau des coupables (Thompson), des exclus (Goodis), des perdants magnifiques (Crumley). Lorsqu’il entre dans la peau des flics officiels ( Ed Mc Bain), il en fait les protagonistes d’un affrontement où le mal et le bien s’entremêlent. Et où l’ordre dont ils sont les gardiens a l’apparence d’un édifice bancal qui les écrase. Quand il ne les transforme pas en anges exterminateurs. (9)
« Dans le roman criminel, violent et réaliste à l’américaine, analyse Jean-Patrick Manchette, l’ordre du Droit n’est pas bon, il est transitoire et en contradiction avec lui-même. Autrement dit, le Mal domine historiquement. La domination du Mal est sociale et politique. Le pouvoir est exercé par des salauds. On reconnaît là une image grossièrement analogue que celle de la critique révolutionnaire a de la société capitaliste [...] Lorsque le héros n’est pas lui-même un salaud [...] lorsqu’il a (comme chez Chandler ou Hammett) connaissance du Bien et du Mal, il est seulement la vertu d’un monde sans vertu. Il peut bien redresser quelques torts, il ne redressera pas le tort général du monde, et il le sait, d’où son amertume. » (10)
« Imaginez qu’en l’an 3000, les archéologues du futur, fouillant Paris pour reconstituer notre civilisation et ce qu’elle racontait, tombent sur les 2500 polars de la Série Noire, déclare son directeur, Patrick Raynal. Ils trouveront toute l’histoire du siècle. Les conséquences de la Première guerre mondiale, de la Seconde guerre mondiale, de la guerre du Viet-nam, de Corée, d’Algérie, l’histoire de la corruption politique, celle du crime organisé, de la mafia, celle, incroyable, de l’arrivée de la drogue, du syndicalisme américain, les essais nucléaires...La Série Noire inspire des romans sur l’air du temps et les événements du monde. » (11)
Les auteurs français ne font pas exception. Le terrain était, il est vrai, propice tant la France possède une solide tradition littéraire qui mêle romanesque, dimension criminelle et question sociale. Naturalistes, romantiques ou feuilletonistes du XIXème siècle avaient déjà ouvert les portes sur de sombres réalités. A tel point qu’on peut avancer que, si la célèbre collection noire et jaune crée en 1945 par Marcel Duhamel avait existé cent ans plus tôt, elle aurait accueillit Les misérables, Les mystères de Paris ou les tribulations du Vautrin balzacien. Aussi, lorsque le hard boiled traverse l’Atlantique à la fin de la seconde guerre mondiale, il trouve un terreau favorable à la greffe. Même si ceux qui cherchent alors à « faire américain » en reproduisent certains aspects (violence, exotisme de l’american way of life...) déconnectés d’une réalité sociale originelle qu’ils ignorent. Très vite, à côté des imitateurs et des tacherons du roman d’espionnage qui fleurit sur fond de guerre froide et de gaullisme barbouzard, arrivent les francs-tireurs de la contestation. Au premier rang de ceux-ci : Jean Amila. Après avoir connu des débuts remarqués à la NRF sous son vrai nom de Jean Meckert, il passe à la Série Noire où il est le premier français à être publié, et signe jusqu’à la fin des années 1980 une œuvre remarquable qui épargnera peu de cibles : services secrets, armée, justice, peine de mort, hypocrisie sociale, colonialisme...Son destin sera à la mesure de son œuvre. Agressé au retour de Polynésie d’où il avait ramené un roman sulfureux sur la présence française, il dut, au sortir du coma réapprendre à écrire avant de produire quelques-uns de ses meilleurs livres.
L’univers d’André Héléna est tout autre. Ses personnages, paumés ou truands en cavale évoluent dans un univers obstinément sombre et sans issue. Les héros s’en foutent, Le bon dieu s’en fout, Les salauds ont la vie dure...à l’image des titres de ses livres, son œuvre est une sorte de no future d’où ne surgit nul espoir. Témoin de son temps à sa manière, il reste un des rares à avoir plongé le polar dans l’univers de la Libération et celui de la guerre d’Espagne.
Dernier membre du trio libertaire, et premier dans sa chronologie : Léo Malet. Avec lui, écrit Robert Deleuse, [dès 1943], le roman policier made in France vire sans transition du blanc cassé au beurre noir. » (12) Avec Nestor Burma, Malet transposera le personnage du privé américain dans l’univers hexagonal. Mais, c’est en marge sa célèbre série à la nonchalance individualiste qu’il atteindra des sommets dans la rage sociale. Sa Trilogie noire (13) demeure à bien des égards exemplaire d’une fulgurance à décrire un monde sans issue où se débattent ceux qui sont nés du mauvais côté.
Dans ce qu’on peut qualifier de première vague, citons encore Auguste Le Breton dont les écrits avant de basculer dans une production alimentaire se voulaient avant tout des romans sociaux (Les hauts murs, La loi des rues), Alphonse Boudard dont bien des textes, sans jamais avoir figuré dans des collections policières en possèdent à la fois le décor et l’esprit, et Boris Vian, par ailleurs traducteur de Chandler, qui, sous le pseudonyme de Vernon Sullivan livrera plusieurs polars faussement américains. Dont le retentissant J’irai cracher sur vos tombes, violente dénonciation de la ségrégation. A l’image du hard-boiled, le polar français fut, dès ses origines, socialement marqué. Amila connu très jeune l’usine après l’orphelinat et peut faire figure d’écrivain prolétarien. Malet et Héléna passèrent une partie de leur vie à avaler de la vache enragée. Le Breton et Boudard, ex truands, firent de longs séjours en prison...
Le résultat en est, à nouveau ce ton que Jean Vautrin appelle « la musique des abandonnés » et que l’auteur de Billy ze kick définit ainsi : « Elle s’adresse à des gens qui cherchent trois francs six sous pour refaire le monde. Elle n’est pas convenable [...] Elle pue l’alcool et le cafard. » (14)
Pourtant, à ces notables exceptions près (augmentées de quelques autres), là où les auteurs américains se débattaient avec une société en crise, leurs homologues hexagonaux, dans leur majorité, semblent s’engluer dans le bien être d’un monde qui se reconstruit. La fête de la Libération n’a pas encore éteint ses lampions, l’économie redémarre, les biens de consommation améliorent la vie quotidienne... A l’aube des Trente glorieuses, on aspire à la vie en rose.
Fait significatif, le roman policier traitera peu, du moins en temps réel, d’évènements aussi fondamentaux que les guerres coloniales. Si l’on excepte Jean Amila avec Pitié pour les Rats, en 1964 (Série Noire), il faudra attendre Didier Daeninckx avec son remarquable Meurtre pour mémoire, publié en 1984 à la Série Noire, pour que la guerre d’Algérie entre véritablement dans le roman noir. Mais il est vrai que la censure ne plaisantait pas. Ce que rappelle Boris Vian dans un polar parodique baptisé Elles se rendent pas compte. Utilisant une note de bas de page relative aux points de suspension qui remplaçaient les mots jugés trop crus pour être publiés, Vian-Sullivan ne craint pas d’écrire :
« Ces points représentent des actions particulièrement agréables, mais pour lesquelles il est interdit de faire de la propagande parce qu’on a le droit d’inciter les gens à se tuer, en Indochine et ailleurs, mais pas de les encourager à faire l’amour. »
Mai 68 va secouer le genre. Et, si une brochette de francs tireurs s’était déjà fait entendre, c’est sur les barricades du quartier latin que Gavroche va définitivement rencontrer Sam Spade. De la même façon que, dix-sept ans plus tôt le jazz s’était mêlé à la java. « On avait tous un petit livre rouge dans une poche et un roman de Dashiell Hammett dans l’autre », se souvient Patrick Raynal (15).
Les seventies et leur parfum de révolution marqueront l’émergence d’une génération d’auteurs majeurs qui renouvèleront le style tout en poursuivant le chemin tracé par les grands anciens. Y compris dans sa dimension critique. Qu’ils s’appellent Manchette, Raynal, Pouy, Daeninckx, Fajardie, Vilar, Jonquet... ils construiront une œuvre qui s’inscrit bien au delà de ce qu’on a alors appelé, dans une tentative de qualifier en vrac tout récit policier en prise directe sur des réalités sociales ou politiques, le néo-polar . Une étiquette qui a fait long feu, déchirée rageusement par Manchette lui-même devant les clichés qu’elle avait fini par recouvrir : « comme cette camelote se reconnaît comme camelote, elle n’essaie même pas d’avoir l’air soignée . » (16).
La brèche est de nouveau ouverte et, là où la littérature blanche se complait souvent dans une auto-contemplation teintée de nombrilisme, la noire, n’a de cesse d’explorer un monde qui bouge et secrète périls et injustices. Dans ces années 80 qui sont celles de la crise et du chômage, Jean Paul Kauffman peut écrire : « A l’image du fait divers qui traduit bien mieux la réalité sociale d’aujourd’hui que le discours politique, le polar exprime la soif de concret d’un public de plus en plus vaste. » (17).
Fidèle à la connexion sur son époque, le roman noir va traiter tour à tour de questions aussi centrales que le racisme, l’exclusion, le chômage, les banlieues, la corruption, la pollution... Avec une profusion rarement égalée dans la production littéraire. Parmi les nombreuses collections qui fleurissent, on verra même naître une saga. Celle, toujours inachevé, d’un héros récurrent, le Poulpe, dont la vocation éditoriale est clairement revendiquée par son créateur, Jean-Bernard Pouy .
« Dès l’origine, écrit celui-ci, nous avons voulu un héros de gauche. Pour faire le pendant à SAS ou à L’exécuteur, représentants musclés d’une certaine droite crypto-fasciste... Mais le Poulpe, c’est d’abord un libertaire, parfaitement capable de titiller les anciens gauchistes, par exemple. » (18)
Ce foisonnement ne va pas sans risque, en l’occurrence celui d’un rétrécissement sur l’agit’prop. Ce phénomène est analysé, dans la revue Mouvements, par Philippe Corcuff et Lison Fleury qui placent en perspective, le néo polar poulpien et la série des Maigret. Avec un net avantage au débonnaire commissaire à la pipe. Là où ce dernier pratiquerait une « sociologie compréhensive [du milieu social dans lequel] il s’immerge et s’imprègne [...] la notion de classe constituant un outillage fondamental de sa méthodologie », le néo polar, dans sa radicalité politique, peuplerait ses romans de simples « silhouettes sociales, voire de stéréotypes » conduisant à une « réduction de la complexité » (19). L’analyse n’est pas sans pertinence. Elle oublie cependant que nombreux « polardeux » ont trouvé dans la forte demande du public, une occasion de faire leurs premières armes. Et que celles-ci, dans l’exigence de tirer vite et fort qui rapproche certaines collections des fameux pulps américains (d’où le nom du Poulpe) ne sauraient être comparées à celles du monumental Simenon sans faire d’avance pâle figure.
Quoi qu’il en soit, à l’orée du troisième millénaire, le roman noir continue à souffler sa petite musique sur l’air du temps. Une musique qu’il n’a de cesse de transformer après en avoir forgé les thèmes, à l’image d’une improvisation jazzistique. A cet égard, comme la femme rêvée de Verlaine, le polar de demain ne sera probablement ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Déjà, les nouveaux arrivants - et les arrivantes - traduisent différemment leur vision d’un monde où tout ne va pas pour le mieux. Mais, du privé de la grande dépression au cyber looser, le généreux scepticisme du roman noir apparaît définitivement précurseur. A l’image de ses héros solitaires-solidaires, il pourrait même, après qu’ait sonné le glas des grandes illusions, préfigurer l’essence d’un nouvel humanisme.
Patrick Pécherot
(1) Mesplède C., « Littérature contestataire ? », Les Temps Modernes n°595, août/septembre/octobre 1997
(2) Traduction littérale : qui a fait ça ? expression caractérisant le roman à énigme anglais
(3) Dur à cuire, appellation initiale du roman noir américain
(4) Mesplède C., « Littérature contestataire ? » Les Temps Modernes, op.cit. p.28
(5) Daeninckx D., Ecrire en contre, Editions Parole d’Aube, p.133
(6) Chandler R., Le Gentleman de Californie, Paris, Seuil 1984, p.65
(7) Magazines populaires à petits prix qui publiaient des nouvelles policières, à suspens, des westerns...
(8) Chandler R., Le Gentleman de Californie, op.cit., p.105
(9) Ces quelques noms ne sont donnés qu’à titre de repère. Pour une étude exhaustive, cf : Claude Mesplède C. et Schleret J.J., Les auteurs de la Série Noire, Paris, Editions Joseph K. 1996
(10) Manchette J-P., Les Nouvelles littéraires, 30 décembre 1976, repris dans Chroniques, Paris, Editions Rivages,1996,p.20
(11 ) Raynal P. (entretien avec), « Le roman noir est l’avenir de la fiction », Les Temps Modernes, op.cit., p.94
(12) Deleuse R., « Petite histoire du roman noir français, Les Temps Modernes, op.cit.,p.59
(13) Le Soleil n’est pas pour nous, Sueur aux tripes, La vie est dégueulasse, (1969) Paris, Editions Robert Laffont, 1989
(14) Vautrin J., Le roman noir espace libre et enragé, Les Temps Modernes, op.cit.,p.59
(15) Raynal,P. « Le roman noir est l’avenir de la fiction », Les Temps Modernes, op.cit., p.94
(16) Manchette J-P., Charlie (mensuel) avril 1980, repris dans Chroniques, Paris, Editions Rivages, p.226
(17) Le Matin, 23/2/1981
(18) Abescat M., Poulpe fiction, in Le Monde des poches, 3 février 1996 ; cf. également « La dernière tentacule du Poulpe », CFDT Magazine n°242, novembre 1998, p.55
(19) Corcuff P., Fleury L., « Profondeurs du social et critique politique. Hypothèses comparatives sur Maigret et le néo-polar » Mouvements, n°15/16 mai/août 2001, p.28
Sur le même sujet, lire
L’écriture des abattoirs, de Didier Daeninckx. Cette conférence, disponible sur le site des éditions Verdier, a été spécialement rédigée pour la Maison Française d’Oxford dans les murs de laquelle elle a été prononcée en février 1995. Une seconde lecture en a été donnée en octobre de la même année à l’Institut franco-japonais de Tokyo.
Le roman noir est l’avenir de la fiction , interview de Patrick Raynal réalisée par la revue Les Temps Modernes.
cf. également Patrick Pécherot, « Le Polar, miroir du social », Sciences Humaines n°134, janvier 2003. www.scienceshumaines.fr

Claude Mesplède, à qui on doit de nombreux ouvrages consacrés aux littératures policières (notamment Les Auteurs de la Série Noire paru en 1996) s’est entouré d’une équipe de plus de soixante-dix spécialistes pour mener à bien une gigantesque entreprise : mettre à la disposition de l’amateur le plus exigeant les données essentielles d’un genre majeur de la littérature contemporaine. De Aarons à Zwingelstein, ce sont plusieurs milliers d’écrivains qui sont inventoriés. Pour autant, l’ouvrage n’est pas uniquement un dictionnaire bio-bibliographique d’auteurs. Il propose de nombreuses études sur les thèmes caractéristiques du genre policier, les personnages, les collections et les revues qui ont fait son histoire. Il donne les palmarès de nombreux prix français et étrangers, relate la genèse du genre, de ses débuts à nos jours...Et bien d’autres choses encore. Abondamment illustré, ce dictionnaire, unique en son genre, aura nécessité de longues années de recherche avant de prendre place dans la collection Temps Noir .
Editions Joseph K.
Vol.1 : 980p.,vol.2 : 920p. (50 euros chacun) La nouvelle édition du Mesplède , actualisée et augmentée est parue en novembre 2008.

Comment est né ce qui est devenu un des évènements majeurs du polar ? Depuis plusieurs années, nous organisions une manifestation culturelle associant lecture, cinéma, théâtre, expositions...au moment de la « Fureur de lire » puis de « Lire en fête ». Chaque année, la thématique était renouvelée : le noir, les animaux fantastiques, la chanson française... Nous avons choisi, il y a huit ans, de nous recentrer sur un genre littéraire qui passionnait plusieurs membres de l’association : le roman noir.
Tout au long de l’année, votre association, la Fureur du noir organise des initiatives sur le livre, la lecture, l’écriture...
Un des objectifs de l’association est de développer la lecture sur Lamballe mais aussi plus largement sur les Cotes d’Armor. C’est pourquoi, à l’occasion du festival, nous proposons des rencontres entre auteurs et scolaires (écoles primaires, collèges et lycées) des Cotes d’Armor. Cette année, nous avons prévu en collaboration avec la bibliothèque municipale de Lamballe, une rencontre entre un écrivain, Jean François Coatmeur, et des retraités lamballais.Par ailleurs, depuis cinq ans nous avons un partenariat avec la maison d’arrêt. Nous animons chaque mois un cercle de lecture. Au moment du festival et en cours d’année, il donne lieu à des rencontres entre ses membres et des auteurs. Nous proposons aussi, en liaison avec la bibliothèque centrale de prêt des Côtes d’Armor, des soirées découverte du polar français. Cela s’est fait dans plusieurs bibliothèques du département, dans des formations de bibliothécaires ou de documentalistes. L’an dernier, nous avons aussi proposé un dossier sur le roman noir sur le site savoir cdi du centre national de documentation pédagogique (CNDP).Enfin, nous organisons des cafés lectures dans des bars de Lamballe pour échanger nos lectures et les partager avec les habitués des lieux.
Tu animes toi-même des ateliers en milieu carcéral. Quels rapports les participants entretiennent-ils avec la lecture et l’écriture ?
Une relation de passion pour nombre d’entre eux. Lire est un moyen de "s’évader" mais aussi, dans les cercles de lecture, une occasion de rencontres et d’échanges avec les autres détenus. Parler de ses lectures permet aussi de dire indirectement sa douleur, ses inquiétudes. Beaucoup disent ressentir ce lieu comme une oasis dans un monde où l’on n’a pas d’espace pour soi, où la télévision est allumée à longueur de journée... Ces temps volés au temps ont permis à beaucoup de détenus de découvrir d’autres auteurs, d’autres styles, de se ressourcer, de se découvrir à eux-mêmes des capacités de réflexion, d’analyse, d’oser ce qu’ils n’ont pas pu ou pas voulu faire dehors. Des ateliers d’écriture ont été aussi organisés à la Maison d’arrêt de St Brieuc.
Votre travail en partenariat avec les élus, le tissu socio-associatif, économique de la région traduit-il une volonté d’inscrire le livre dans le développement de la vie locale ?
Il nous semble que favoriser la lecture vivante nécessite une synergie entre tous les partenaires, surtout si l’on veut gagner de nouveaux publics. Nous aimerions aussi créer des liens avec les comités d’entreprise du secteur.
Vous accordez une large place aux romanciers régionaux. Vitalité particulière du noir breton ? Affirmation d’une identité ? Souci de mixité culturelle ?
Le roman noir/policier est très vivant en Bretagne et ce n’est pas d’aujourd’hui. La notoriété d’auteurs comme Jean François Coatmeur ou Hervé Jaouen, tous deux bien enracinés dans notre région, en a largement dépassé les frontières. Nous souhaitons aider à l’émergence d’auteurs issus de la région ou qui s’inspirent de la réalité sociale bretonne. C’est ainsi que José Louis Bocquet, Gérard Alle par exemple, sont des habitués du festival, comme nombre d’auteurs des éditions Terre de brume. La Bretagne est terre d’écriture. Mais les auteurs et maisons d’édition que nous souhaitons mettre en avant n’ont pas vocation à y être confinés. Notre réalité souhaite se confronter à celle du dehors. La musique bretonne traduit bien ce que nous souhaitons développer : un ancrage dans la tradition associé à une volonté de se tourner vers l’autre. Même très lointain.
Le festival donne lieu à l’édition d’un recueil de nouvelles où voisinent auteurs confirmés et amateurs. Sur ce point, votre choix de la professionnalisation (maison d’édition, rétribution des écrivains...) est-il une orientation revendiquée ou la simple illustration de la réussite de Noir sur la ville ?
Nous avons toujours souhaité que le festival soit non seulement un moment de rencontres entre les écrivains et leurs lecteurs, mais aussi un lieu de création. C’est pourquoi, depuis le début, nous avons publié des recueils de nouvelles. D’abord en les auto éditant Puis, en collaboration avec la médiathèque de Pordic, nous avons cherché un débouché plus large à travers un partenariat avec des éditeurs ayant un projet similaire au nôtre. Nous avons eu la chance de trouver un partenaire idéal auprès des éditions Baleine. Puis quand elles ont arrêté, un partenaire régional à vocation nationale auprès des éditions Terre de Brume.
L’organisation d’un tel festival demande un investissement lourd. Combien de bénévoles sont-ils mobilisés ?
Il y a plusieurs cercles dans l’association et l’organisation du festival. Le bureau composé de six personnes qui gère le fonctionnement quotidien de l’association. Un deuxième cercle participe à la réflexion sur l’organisation générale du festival : les invités, les expositions, les débats...et constitue l’ossature des bénévoles qui accueillent les auteurs pour les trois jours du festival. Un troisième cercle vient compléter notre équipe pour héberger, servir les repas, monter les expositions, installer le salon...Noir sur la ville a pris une dimension importante. Beaucoup d’auteurs, d’éditeurs, d’enseignants ont du mal à percevoir que cette manifestation est l’œuvre de bénévoles. Nous sommes énormément sollicités pour élargir le cercle des invités. Afin de conserver une dimension conviviale et gérable par des bénévoles, nous avons décidé depuis quatre ans de limiter le nombre d’auteurs à une trentaine. Nous faisons tout de A jusqu’à Z. C’est ce qui fait un des intérêts de notre manifestation et que doivent ressentir les auteurs et les lecteurs qui viennent les rencontrer.
Propos recueillis par pecherot.com, droits réservés.
Un site : La fureur du noir
![]() Alain Le Flohic (à droite) et Jean-Hugues Oppel lors d’une rencontre avec de jeunes lecteurs du lycée H.Avril de Lamballe |

Faire de la Retirada la toile de fond d’un polar, est-ce une manière de revisiter l’histoire ou de la rendre accessible ?
Je me suis rendu compte, après parution du roman, que l’histoire des Républicains espagnols et de la Retirada n’était finalement connue que par les descendants français des républicains et par quelques militants de la mouvance anarchiste ou communiste. Apparemment, les Espagnols d’Espagne l’ignorent, ne la découvrant que partiellement, par la lecture de livres comme le best-seller de Javier Cercas, Les Soldats de Salamine. Quant aux Français issus de Français, leur inculture est stupéfiante... En gros, ils pensent qu’une poignée de putschistes communistes ont été étrillés par Franco...L’Espagne a oublié ses républicains et la France les a travestis...
Dans quelles circonstances ont été ouverts, sur le sol français, des camps où furent internés les républicains espagnols ?
Les Français avaient, et ont toujours, la peur du communisme. Le gouvernement de 1939 n’a vu en ces 500 000 exilés espagnols qu’une horde de communistes passant la frontière avec armes et bagages. Alors que, plus pragmatiquement, il s’agissait de formidables combattants aguerris - et de civils - qui avaient résisté pendant près de trois ans à une armée fasciste soutenue par l’Allemagne et l’Italie. L’expérience des républicains espagnols s’est d’ailleurs retrouvée plus tard dans les maquis du sud-ouest ou dans la division Leclerc. Concernant l’organisation de ces camps, les autorités françaises avaient choisi la facilité. Pas ou très peu d’infrastructure. Dans le camp d’Argelès ou celui de Saint-Cyprien, il a suffi de mettre des rangées de barbelés en rectangle sur la plage et des pompes à eau plantées dans le sable. L’eau n’était pas potable...Les marais proches de Saint-Cyprien ont apporté le paludisme. Une tramontane froide et violente soufflait très souvent. Les internés dormaient à même le sol. Ces camps d’hébergement sont devenus de véritables camps de concentration où s’entassaient plusieurs dizaines de milliers de réfugiés. Avec plusieurs centaines de morts à la clef.
Le camp d’Argelès-sur-Mer sert de décor à L’or du Catalan. Comment le livre a-t-il été accueilli dans la région ?
Il a eu le même public sur le plan régional et national : les enfants des républicains et les lecteurs anarcho-communistes. Je me suis amusé à comparer le lectorat de mon Poulpe situé en Catalogne française et ce roman de la collection Polarchives, dont l’action se déroule sur les mêmes lieux. Le Poulpe a surtout cartonné régionalement en Languedoc-Roussillon. La diffusion du Polarchives est plus harmonieuse... En étant lucide, et ironique, je dirais qu’il y a surtout des Catalans en Catalogne (pour le public du Poulpe), tandis qu’il y a des enfants d’Espagnols, des anarchistes et des communistes dans toute la France...Quant à la mairie d’Argelès, son silence total est éloquent et instructif. Le "silence absolu des espaces infinis", je suppose... Pour le département 66, l’éditrice a eu le tort de ne pas écrire en gros que l’un des héros était "rugbyman à l’USAP"... nous avons sûrement perdu 500 lecteurs locaux. Les Parisiens ne comprennent pas la mentalité du sud ! Je blague mais c’est, hélas, la vérité. Pour moi, l’essentiel est d’avoir été très bien accueilli par les historiens de la Retirada et par les descendants des républicains espagnols. J’avais très peur de commettre des gaffes. Je savais que Gérard Streiff, le directeur littéraire de Polarchives qui est aussi historien, relisait tout à la loupe. Mais j’ai eu peur jusqu’au bout. Je redoutais le faux pas littéraire, historique ou psychologique. Ainsi, dans la région, le très beau film documentaire d’Henri-François Imbert, No Pasaràn a choqué certains fils de Républicains. La comparaison entre les camps de 39 et celui de Sangatte a créé une controverse locale.
Personnage clé du livre, Auguste Despons est un garde mobile en proie à la réprobation devant le sort de ceux dont il est le geôlier. Refus de la caricature ou hommage à d’authentiques Auguste Despons ?
Deux gardes mobiles s’affrontent dans le camp d’Argelès : Despons, le bon, celui qui reçoit le portrait des 40 républicains en cadeau et Garnaud, le mauvais, qui les harcèle. Mon grand-père Darnaudet fut gardien dans les camps de Gurs et de Rivesaltes. Apparemment, il se serait plutôt bien comporté, à l’image de Despons. L’histoire du portrait des 40 internés est rigoureusement exacte. C’était un bonhomme à la psychologie complexe. Communiste puis gaulliste. Un gars bien mais s’emportant facilement. Il se serait rendu compte du fossé existant entre ses idées et son travail pour, finalement... devenir gendarme dans le Gers. Pour autant, j’ai du mal à admettre ce boulot de garde mobile. J’avais comme un sentiment de culpabilité à évacuer. D’où cette astuce que je suis le seul à connaître : Despons est le nom d’un de mes ancêtres mais Garnaud contient la racine allemande "arnaud" d’où vient mon nom. En tant qu’auteur immergé dans ses personnages, j’étais à la fois le bon et le méchant. Je suis plutôt de sensibilité anarchiste mais petit-fils de gardien de camp ! Ce livre m’a servi de psychanalyse... (Merci Gérard et Chantal, les parents de Polarchives...)
« On souligne le danger que des réfugiés et étrangers feraient courir au pays en cas de mobilisation et de guerre ». Cette phrase, citée dans le récit, est parue dans le journal le Roussillon en juin 39. Quelques mois plus tard, de nombreux républicains espagnols rejoignaient la résistance française et l’armée Leclerc...
Les ouvrages et les films sortis récemment sur le thème de la guerre d’Espagne (je pense au Cercas, à ta Série Noire, au Dan Frank, au film No Pasaran, à mon bouquin) montrent bien ce paradoxe. Les Français ont enfermé les républicains espagnols dans des camps...et les républicains espagnols ont largement participé à la libération de la France. Ensuite, celle-ci les a laissé tomber. Il aura fallu l’avènement d’une monarchie pour libérer l’Espagne ! Juan Carlos est un type formidable, on l’oublie trop souvent...
Ton prochain roman s’inspirera-t-il, lui aussi, d’évènements historiques ?
J’écris des polars inspirés de l’histoire officielle, mais méconnue, et des romans fantastiques inspirés de l’histoire marginale connue mais que refusent les historiens. J’ai terminé un polar sur le suicide de Walter Benjamin à Port-bou, en 1940, et un roman fantastique sur l’Atlantide. Ces deux manuscrits font le tour des éditeurs. Actuellement, je planche sur un roman autour des relations franco-allemandes. Il se situera sur le bassin d’Arcachon.
Propos recueillis sur le net. Droits réservés pecherot.com
François Darnaudet est né en 1959 à Auch (Gers). Enseignant, il vit entre Collioure et Andernos. Outre ses nouvelles noires ou d’humour noir parues dans Hara-Kiri, Femme Actuelle, Professeur Choron, Hitchcock Magazine, Fluide Glacial, on lui doit de nombreux romans gores et de science-fiction au Fleuve Noir, chez Denoël, aux éditions Claude Lefranc, Nestiveqnen ...
François Darnaudet est également l’auteur de plusieurs polar comme le Taxidermiste, son premier livre (Corps 9 éditions, 1985 ) ou sa récente « trilogie noire catalane » : Boris au pays vermeil (le Poulpe, ed. Baleine/Le Seuil), L’or du Catalan (ed. Le Passage/Le Seuil) et le Sceau de l’Ange (à paraître).
J’aurai la peau de Salvador André Héléna (ed. e/dite)
La guerre vit ses derniers soubresauts. Dans les ruines de la république espagnole, un desperado sans dieu ni maître, recherche un ancien camarade passé à l’ennemi avec armes, bagages... et butin. L’itinéraire sanglant d’un gamin des ruelles engagé chez les anars avant de rouler pour son compte. Bandits tragiques et guerre civile. Héléna, défouraille à tout va et ajoute de sombres chapitres à son romancero de la poisse. Avec son Salvador, aux couleurs sang et noir, il est aussi l’un des premiers à mentionner l’existence des camps d’internement sur le sol français.
« J’avais la grenade bien en main. Je la dégoupillai d’un geste sec. Je comptai jusqu’à trois en écoutant le petit crépitement du détonateur. Et je la balançai dans la boutique. Un coup sourd, un peu de fumée. J’entrai tranquillement, mon pétard à la main chez ces sales fascistes qui préféraient attendre l’arrivée des requetes que de quitter Lerida avec les républicains. »
Le cheval d’Espagne André Héléna (ed. e/dite)
Vingt ans après la chute de la république, une poignée d’anarchistes poursuit son combat contre Franco. Un récit inspiré par la figure de Francisco Sabaté. Cet ancien de la guerre d’Espagne transformé en Geronimo libertaire qui multiplia braquages et coups de mains contre le pouvoir franquiste avant d’être abattu, en 1960, par la police espagnole.
Au galop de son Cheval d’Espagne qui caracole sur les légèretés de l’intrigue, Héléna, revisite une histoire méconnue dont il reste le seul à s’être emparé. Comme l’écrit Phil Casoar dans sa préface, « Il excelle à rendre palpable la tristesse de ces années grises, de ce pays en pénitence sous l’éteignoir franquiste. »
« Dehors l’homme s’arrêta un instant, ébloui par le soleil qui éclatait sur les rochers rouges, tandis que, du bas de la falaise, montait l’insidieux bruit de soie de la mer. Il alluma une cigarette, fourra ses mains dans ses poches et se hâta vers le port. C’est un peu avant d’arriver au carrefour de ce chemin perdu que, pour la seconde fois, il vit l’homme au visage tavelé »
Une charrette pleine d’étoiles Frédéric H.Fajardie (ed. Folio)
1938. Trois ouvriers français s’embarquent pour l’Espagne à la poursuite de l’homme qui a violé, et tué, la compagne de l’un d’eux. Commencé comme une séquence inédite de la Belle Equipe, le voyage de cette charrette conduira les trois amis sur les sentiers de la guerre. Jusqu’à la découverte d’eux-mêmes.
Un roman en marge du polar. Le front comme si on y était, une histoire qui n’évite pas toujours l’imagerie mais se joue des clichés. La comédie humaine sur le théâtre des opérations.
« La vieille femme, vêtue de noir qui avait assisté à la scène sans un mot, s’approcha en poussant une brouette. Patiente, elle attendit que des soldats récupèrent les chaînes entravant les poignets du cadavre, mais ne remercia pas lorsqu’un jeune soldat, apitoyé, l’aida à charger le corps sur la brouette. C’est sa mère ! souffla discrètement à Harszfield le petit homme barbu à l’air fatigué qui commandait la patrouille . »
Guernica Carlo Lucarelli (ed. Gallimard, Série Noire)
Ce superbe roman à l’écriture sobre et d’une grande beauté se déroule pendant la guerre civile espagnole, en 1937. Le narrateur, Filippo Stella, est un italien tout à tour espion, contrebandier, tueur à gages et coureur de prostituées. Son sens moral tient dans un dé à coudre, il trahit aussi bien les rouges que les noirs. Un jour, pour sauver sa peau, il est obligé de s’enrôler dans le corps des troupes volontaires qui combat avec les fascistes [...]au service du capitaine Degl’Innocenti [...].
Commence alors une quête au sein des deux camps tout au long de laquelle les deux hommes, à la manière de modernes Don Quichotte et Sancho Pança, vont croiser la mort, les massacres, l’ignominie et la traîtrise sans trop savoir ce qu’ils sont venus faire dans cette galère.
Le cas GB Gérard Streiff (ed.Baleine/Le Seuil)
La guerre d’Espagne en passant... par Colonel Fabien. Quand Gabriel Lecouvreur, alias le Poulpe, enquête sur la mort d’une archiviste du P.C, les cadavres sortent des placards. D’armoires bondées en parcours fléché l’octopode fouineur pose ses tentacules au beau milieu d’un réseau sado-maso. Dans ce cocktail qui mêle passé explosif et rituels SM bien présents, les seconds se taillent allègrement la part du lion. Ce Cas GB n’est-il pas dédié à Pierre Bourgeade ?
« ...Le Poulpe émit un petit sifflement. Ce n’était pas les Lénine qui manquaient. Il y en avait là tout un régiment. Des blancs, des noirs, des jaunes...Des centaines de sculptures de Lénine de tous les continents, de toutes les tailles, dans toutes les poses, de simples têtes, des bustes ou des personnages de pied en cap. Des tableaux et des tentures, itou, où l’on voyait le chef bolchevique seul ou en groupe, clandestin planqué dans une cabane ou nouveau tsar installé sous les ors du Kremlin... »
L’or du Catalan François Darnaudet (ed.Polarchives)
Héroïne récurrente de la série Polarchives, Chlöé, la sémillante archiviste, ouvre le dossier des camps où le gouvernement français parqua les républicains espagnols (voir interview ci dessus). Et s’embarque dans la course au trésor mythique de la république assassinée.
Inspiré par l’histoire de la Retirada, et celle, tout aussi véridique, d’Auguste Despons, gardien de camp au grand cœur, Darnaudet passe du passé au présent avec la rigueur de l’historien et la jubilation du feuilletoniste.
« Une nuit froide et sans lune vient de tomber sur la plage d’Argelès. Les prisonniers se sont carapatés dans les trous de vers creusés dans le sable. Quelques tentes improvisées, fabriquées avec des lambeaux de tissu et de la tôle ondulée volée aux toits des rares latrines abritent des réfugiés lus malins que les autres. Les sentinelles françaises font les cent pas devant les feux, près des baraquements de garde. Les cavaliers spahis patrouillent entre les deux rangées de barbelées qui cernent les trois côtés du camp. Quatre vers nus sont sortis de leur trou et rampent en silence vers la mer. »
Soldados Francisco Gonzales Ledesma (ed.l’Atalante)
Trois hommes, trois « soldats » d’une guerre qui n’en finit pas, sont tragiquement confrontés à un passé qui n’a jamais cessé de les hanter, et qui réapparaît brutalement sur fond d’une Barcelone des années 80 [...] Une écriture noire permet de faire ressurgir l’Histoire - les histoires -, la mémoire de tout un peuple, de toute une ville. Et cette plongée dans un passé que tous voudraient oublier et occulter, éclaire sous un jour très cru un présent qui est loin d’être conforme à celui pour lequel bon nombre de gens ont lutté et se sont sacrifiés.
Belleville-Barcelone Patrick Pécherot (éd. Gallimard Série Noire)
lire les articles de presse dans la rubrique Série Noire
« Bras dessus, bras dessous, Yvette et moi, on a accordé nos pas à ceux des autres. On formait une petite troupe, heureux de marcher ensemble, sans une ni deux, comme des compagnons sur le trimard. La tête pleine du concerto de godillots qui montait crescendo avec les brodequins des terrassiers raclant le pavé, les croquenots des débardeurs, en soutien, et toutes les grosses tatanes prolétaires qui attaquaient le sol. Le quartier, il en avait vu passer des défilés, des cortèges et même des enterrements, ceux qui déplacent le populaire au Père-Lachaise avec les œillets rouges, les oriflammes et le tambour. Le rassemblement de ce soir n’était rien à côté. Pourtant, ceux qui déboulaient au Palais se sentaient la force de décrocher la lune. Peut-être parce qu’à mille bornes de là, sur une terre sèche de trop de soleil, des pareils à eux tiraient leurs dernières cartouches. »
Les noces de Guernica Dan Franck et Jean Vautrin (ed. Presse Pocket)
Polar ? Pas vraiment. Mais comment ne pas rattacher au genre ce troisième épisode des aventures de Boro, le célèbre reporter photographe imaginé par Franck et Vautrin ? Un brin canaille, un soupçon dandy, entre Robert Capa et Corto Maltese, l’aventurier au Leica claudique du côté de Madrid.
Le souffle de l’Histoire passe sur ces noces avec un sacré vacarme. Franck et Vautrin s’en donnent à cœur joie. C’est Dumas et Eugène Sue. Ca bondit à chaque page et ça rebondit à chaque chapitre. Le roman feuilleton comme on n’osait plus le rêver. Avec des chapitres titrés à l’ancienne qui sentent bon les serials de Feuillade. Ah ! « Les fiancées de la mort », « Le baiser chaud de Satan », « La fade odeur des chrysanthèmes » ou « Frau Spitz est un python » !
« Ce 10 février 1937, l’escadrille Espana que dirigeait André Malraux venait d’effectuer une de ses ultimes sorties. Elle avait bombardé le port de Cadix, où continuaient de débarquer des volontaires fascistes italiens, et regagnait sa base à Tabernas, près d’Almeria. Le lendemain, elle livrerait son dernier combat au-dessus de Motril. Ainsi, au cours de ce raid meurtrier, serait blessé Santès, qui deviendrait Sembrano dans L’Espoir. Ainsi, serait amputé Galloni, le mitrailleur de cuve, touché à la jambe. Ainsi, trouverait la mort le hollandais Reyes, frappé de deux balles explosives en plein dos. Ainsi, Boro, avec quatorze survivants, reprendrait-il sous bonne garde sa course folle à travers la montagne. »
La page cornée Didier Daeninckx (ed. Verdier)
Extraite du recueil Main courante, cette page cornée, retrouvée dans une maison du bord de mer, est une page d’histoire. Celle de France-Navigation, la compagnie maritime montée par le P.C pour acheminer des armes en Espagne. Mémoire et mélancolie. Le temps a fui, les héros sont morts. Le vent qui efface leurs pas sur le sable a des accents de Prévert et Kosma.
La nouvelle de Didier Daeninckx a donné lieu à une très belle mise en images par Mako, dans une version BD publiée par les éditions Bérénice.
« Une tête de femme sculptée dans le bois et qui devait, des années plus tôt, naviguer à la proue d’un navire me regardait de ses yeux fixes. Tout le mur de droite disparaissait sous une longue exposition de photos sépia minutieusement encadrées. Sur chacune d’elle, un navire à l’amarre dans le même port et l’équipage souriant au grand complet au photographe...Presque tous les hommes, marins et officiers, levaient le poing. Je reconnus Barcelone à la pointe de la Sagrada Familia, dans le lointain. »
Notes de lecture
1,2,5,6,9,10 : PP pour pécherot.com, 3 : NB (ibid.), 4 : CM pour le Dictionnaire des littératures policières de Claude Mesplède (ed.Joseph K.), 7 JJF (ibid.)
Le polar est une littérature de la rue, mais qu’en est-il du langage qui l’illustre ? Parler populaire, argot, langue du vécu ? Exercice de style ou revendication sociale ?
Le meilleur moyen d’y voir clair était encore de consulter un spécialiste. La parole à Jean Paul Colin, professeur de linguistique, lexicographe et grand amateur de roman noir.

Comment définirais-tu l’argot ?
La réponse n’est pas simple. On peut voir dans l’argot un phénomène historique, socio-linguistique, sociétal, une manipulation ludique du langage... Etant donné la complexité de la question, je préférerais parler de déviance, d’écart, d’infraction consciente à la règle (celle qu’impose l’école, la famille, la société) et aussi de prise de parole de l’individu ou du groupe contre ce qui cherche à le limiter, à le faire entrer dans un cadre - pourtant nécessaire à la vie en société. L’argot me paraît se situer au cœur d’un conflit permanent entre liberté créatrice de l’homme et contrainte collective du milieu qui l’entoure.
Un argot ou des argots ?
Le pluriel s’impose. On parlera de l’argot de l’école, de l’armée, de la drogue, de la prostitution, des prisons, de des argots de métiers, voire de l’argot des académiciens ou des Jésuites ! etc. Historiquement, l’argot le plus ancien est celui des malfaiteurs, des bandits de grands chemins, tels qu’ils apparurent en France surtout vers le milieu du XV° s., après la Guerre de Cent ans, qui libéra, avec ses soudards, de nombreuses capacités d’infraction sauvage...
On appelle souvent argot ce qui relève du parler populaire. Le premier, langage codé, vise pourtant à n’être compris que de ses utilisateurs quand le second relève d’une langue de la rue par essence ouverte...
Un des traits initiaux de l’argot est le cryptage : les acteurs d’une infraction ont intérêt à inventer un code qui les protège des oreilles indiscrètes du guet, des argousins, etc. C’est un langage (surtout un lexique) d’initiés et pour initiés. Mais le décodage se pratique de plus en plus de nos jours, tout le monde étant devenu plus instruit (sinon plus intelligent) que jadis, et les keufs beaucoup moins jobards ! Même dans des secteurs plus softs, on notera le goût pour le secret : les mômes aiment encore bien causer dans un jargon qu’ils ont en partie fabriqué pour échapper à l’écoute de leurs darons. Les systèmes de codage sont nombreux : louchébem, largonji, javanais, verlan, etc. Enfin, les argots "durs" n’hésitent pas à parler de tout, y compris de ce qui est interdit, défendu, etc.
Les parlers populaires, en revanche, sont plus timides, plus respectueux à l’égard des tabous, notamment ceux du sexe et de la mort. On trouvera donc plus de périphrases et d’euphémismes dans les "parlers de la rue" que dans les argots, plus directs et brutaux. Mais existe-t-il encore vraiment une "langue de la rue" ? Peut-être dans certains quartiers de Paris, de Lyon ou de quelques autres grandes villes, mais d’une façon générale, l’invention vraiment populaire tend à se perdre.
Il faut relativiser l’opposition que je viens de présenter : il y a de nombreuses interférences entre les niveaux de langue, des glissements fréquents d’un registre à un autre. De plus, le temps atténue souvent la dureté d’un mot, et le fait admettre dans des couches de la société d’où il était banni (cf. les nombreux "mots grossiers" : chier, cul, con, emmerder, foutre, merde, salaud, dont certains relevaient d’un emploi quotidien chez maint auteur classique !). Rien n’est plus difficile que de qualifier les mots, du registre soutenu au registre argotique, en passant par standard, familier, populaire, trivial, vulgaire. Le point commun, une fois de plus, c’est la tentative d’échapper à la norme et de s’exprimer de façon authentique et personnelle, en se distinguant de la masse. Cela rejoint la fonction identitaire du langage.
Argot et parler populaire sont généralement relégués à la langue du vulgaire. La crainte d’un appauvrissement du français ne recouvre-t-elle pas une autre peur : que le langage, outil de la promotion sociale, échappe à ceux qui en ont la maîtrise livresque ?
Les préjugés de classe ou de catégorie sociale se portent bien et beaucoup de jugements sur la langue relèvent encore aujourd’hui d’a priori ou de fantasmes idéologiques. Les normes de correction sont définies par le pouvoir, et celui-ci, de siècle en siècle, a toujours été détenu par les catégories aisées, aristocrates ou bourgeois. Les très rares épisodes de "pouvoir populaire" (la Commune) n’ont pas permis de modifier le cap. D’où le poids culturel d’institutions comme l’Institut de France et ses Académies, dont évidemment l’Académie française. Même si elle ne semble plus guère exercer d’influence, au moins en France, ses conceptions puristes et malthusiennes sont traduites dans les pratiques de tous par des relais complaisants. La réforme de l’orthographe (qui serait justifiée au point de vue scientifique) contribuerait à un meilleur accès de tous à l’expression et à la communication, mais elle est, en France, toujours farouchement combattue (à gauche comme à droite) La médiocrité du Dictionnaire de l’Académie et son inadaptation foncière au français d’aujourd’hui n’y font rien : le mythe du bon usage et du bon français, indépendamment de toute prise en compte de la situation de communication ou du contexte socioculturel est indégonflable.
Le ton précieux des musicologues discoureurs de France-Musique(s) est là pour nous faire comprendre qu’il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes, et que la grande musique n’est pas faite pour la France d’en bas... C’est la même chose en ce qui concerne le langage et la littérature. Si on feint d’admettre tous les modes d’expression, c’est pour mieux mettre en valeur le niveau soutenu, qui est au fond le seul valable, digne héritier de la belle langue française du XVII° siècle (en grande partie "réinventée", censurée et dont les manuels ne nous livrent que la partie "élégante")
Il faut, au moins, le génie d’un Céline ou d’un Genet pour ouvrir les verrous de ce type. Mlheureusement cela ne vaut que sous forme d’exception, et ne modifie pas la façon d’envisager le Français dans toute sa diversité.
Argot, dévoiement de la langue ou enrichissement permanent ?
Dévoiement, oui, par rapport aux normes étroites que j’ai dites. Rappelons-nous Brassens : "Non, les braves gens n’aiment pas que / L’on suive une autre route qu’eux." Mais pourquoi n’admettre en matière de langue qu’une seule voie (de salut) ? Accepter les registres langagiers - le fait qu’une notion, une idée puisse se faire jour de façon très différenciée selon la région, l’époque, la catégorie de locuteurs, le statut social - cela permettrait un véritable enrichissement de la langue, et surtout du lexique.
Les dictionnaires d’argot sont "à part" et non intégrés dans le vaste ensemble des mots français. Ils sont à la fois l’objet d’un grand engouement et la victime d’un fort ostracisme éditorial. L’argot est un des lieux d’intense création verbale, justement parce qu’il fonctionne - ou tente de fonctionner - loin des règles académiques. Une langue ne vit qu’en créant en permanence et non pas en se contentant de conserver l’héritage d’un passé qui n’est plus. Le néologisme, qui du reste doit beaucoup à tout ce qui l’a précédé, et ne naît jamais de rien, est suspect aux yeux de nos Maîtres, qui le nomment volontiers barbarisme, pour mieux l’exclure et s’en débarrasser.
En matière de langage, comme chaque fois qu’on essaie d’étudier avec rigueur un objet ou un fait de société, il ne faut pratiquer ni l’anathème ni la sacralisation, mais observer, enregistrer avec modestie ce qui se passe et comment ça se passe, en évitant des jugements de valeur qui ne sont souvent que le reflet des rigidités et des marottes propres au chercheur. La crainte de l’appauvrissement de la langue est illusoire, de même que celle de l’anarchie verbale : la langue ne digère pas tout ce qui apparaît, tant s’en faut, elle procède massivement à des tris, et l’enrichissement lexical se fait petit à petit, par lents dépôts et sages stratifications. Les règles internes du langage et des nécessités de communication font que les locuteurs ne pratiquent pas le "n’importe quoi" et qu’il y a une autorégulation de la langue permanente. La consultation des dictionnaires anciens ne peut que nous rassurer à cet égard.
Quelles évolutions notables de l’argot as-tu observées ces dernières années ?
Il me semble que les argots sont de plus en plus tirés dans deux directions. Celle du matériau verbal qui permet un certain renouvellement de la littérature, et particulièrement du roman policier. Celle du jeu avec les mots. Commencée avec Queneau, elle fait florès aujourd’hui avec le rap, le verlan, les tags et les innombrables détournements auxquels se livrent non seulement les jeunes "des cités" ou "des banlieues", mais les jeunes en général. Attention, cependant, à ne pas "ghettoïser" aussi ces modes d’expression, qui souvent visent plus à indiquer une présence, à revendiquer un certain mode d’être (en rébellion, souvent) qu’à transmettre un message. À moins que le message, ce ne soit justement celui-là.
Comment travailles-tu pour concevoir un dictionnaire ?
Comme la fourmi ou l’écureuil qui chassent, grattent et amassent ce qui peut leur servir de nourriture, en répartissant ces richesses de la meilleure façon possible. Comme une araignée qui capterait dans ses toiles les mots qui passent. Comme le ver à soie qui file un (bon) coton, que les autres viendront un jour piller, en dévidant le cocon. Travail passionnant, minutieux, enrichissant et jamais terminé. J’essaie de classifier de la façon la plus claire et la plus commode toute cette manne, sans tuer le mouvement de langage qui l’a produite. Pas toujours simple.
Il faut attendre et voir ce qui tient, ce qui dure, ne pas se précipiter sur ce qui n’apparaîtra peut-être qu’une fois ! On ne peut guère faire un dictionnaire de l’éphémère, même si tout lasse et casse, au bout du compte.
Tu t’intéresses aux parlers régionaux. Ne sont-ils pas plus fermés au métissage que des langues plus universelles ?
Les parlers régionaux et patois sont intéressants comme vestiges d’époques et de pratiques disparues (je ne parle pas ici de vraies langues comme le Breton, le Basque, le Catalan) Ce sont en quelque sorte les "argots des champs", qui disparaissent parce qu’ils sont étroitement liés à des conditions d’existence qui se sont radicalement modifiées depuis un demi-siècle. Pas plus fermés aux métissages que les argots (chaque patois a ses puristes, comme l’argot des villes) et porteurs d’une culture dont nous avons en partie héritée, étant tous plus ou moins descendants de paysans, si on cherche assez loin.
La recherche d’une communication largement humaine (à défaut d’être universelle) implique l’usage de parlers plus amplement pratiqués que ces langages concernant des aires souvent très restreintes. Mais il ne faut pas sous-estimer la valeur affective et culturelle des patois, pour lesquels on a eu jadis un mépris analogue à celui qui frappait les argots.
Quels sont tes projets ?
Continuer : je révise et enrichis en ce moment mon Dictionnaire de l’argot français (j’aurais préféré : des argots...) chez Larousse. Sa troisième édition aura au moins 150 pages de plus que l’actuelle (ndlr : Argot et français populaire est désormais diponible depuis la fin 2006). En outre, j’ai dans mes tiroirs quelques livres à peu près terminés qui n’ont pas encore trouvé d’éditeurs : Dictionnaire de la déraison - de la bêtise à la folie - Dictionnaire français-argot, Dictionnaire des jurons... L’édition se concentre de plus en plus, elle est gérée de façon très technocratique. Plus de prise de risque, mais des études de marché qui sont loin de prévoir la rentabilité d’un livre avec certitude. D’où une politique éditoriale souvent aberrante et moins en moins de possibilité de choix. Pour autant, il ne faut pas désespérer : les chiens de la mode aboient, la caravane des mots passe...
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Jean-Paul Colin est né en 1934 en Franche-Comté. Agrégé de Lettres classiques et Docteur d’État. Professeur de linguistique et lexicographe aux Universités de Tours, Paris X-Nanterre, puis Besançon. Il se définit comme un "passionné de mots et de marginalités langagières" (dialectes, argots) ainsi que de littératures « non-légitimes » (roman populaire et roman policier, surtout de langue française). Il a organisé deux colloques internationaux sur l’argot (Besançon 1989 et Cerisy-la-Salle 1994) et a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées (Europe, Nouvelle critique, La Pensée, Langue française, Bulag, Cahiers de lexicologie, Le Français dans le monde, Lexique, Bulletin critique du livre français, etc.)
Principaux ouvrages :
Expressions familières de Franche-Comté, C. Bonneton, 2001.
La belle époque du roman policier français, Delachaux & Niestlé, 1999, Lausanne.
Boileau-Narcejac, Encrage, Amiens, 1999.
Criminologies (essais sur le roman policier et populaire), Canevas, 1995.
Dictionnaire des difficultés du français (Usuels du Robert, rééd.1993, 1994 : édition de poche).
Les Derniers mots (le Lexique de la mort), Belfond, 1992 (épuisé).
Clafoutis, gourgandine et vilebrequin, Les mots des provinces françaises, Belfond, 1991 (épuisé).
Le Dico du cul, Befond, 1989 (épuisé).
Trésor des mots exotiques, Belin, 1986.
Traductions de l’allemand :
Linguistique textuelle et enseignement du français, de Herbert Rück, Hatier-Credif Coll. LAL, 1980.
Le contenu du mot, de Ernst Leisi, Les Belles Lettres, 1981.
Pour un enseignement interactif des langues, de Ludwig Schiffler, Hatier-Credif Coll. LAL, 1984.
Un Allemand malgré tout - Ma traversée du siècle, de Rudolf Schottlaender, Champion, 2003.
Un étrange amour - Etre Juif en RDA, de Vincent von Wroblewsky, Champion, à paraître fin 2004.
En collaboration :
Le grand livre de la langue française (Dir. Marina Yaguello), Seuil 2003.
Encyclopédie Franche-Comté, Bonneton 2002.
Dictionnaire de l’argot, Larousse, 1990, rééd. revue et enrichie, octobre 1999, 3° éd. prévue automne 2005.
Dictionnaire des ¦œuvres du XX° s., Usuels du Robert, 1995.
Trésors des parlers comtois, Cétre, 1992, Besançon ; 3° éd., 2003.
L’Encyclopédie du bon Français, Éditions de Trévise, 1972, 3 volumes (92 notices bio-bibliographiques concernant des grammairiens et linguistes français et étrangers).
Grand Larousse de la langue française, en 7 volumes, de 1971 à 1978 (co-rédaction avec Louis Guilbert, Alain Lerond, René Lagagne, Henri Bonnard et Georges Niobey).
Histoire de la langue française, CNRS Éditions, 1995 et 2000.
Préface et notes pour La Peau du lion, de Charles de Bernard, 2004, La Chasse au Snark.
Argot et français populaire, Larousse 2006
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Là où l’historien avance à pas feutrés, existe une autre façon de penser l’Histoire. Celle des auteurs de polar. Parmi eux Didier Daeninckx, un peu plus de quarante livres en 20 ans dont dernier, en Série Noire, s’intitule Je tue il. Et Patrick Pécherot dont le quatrième roman, Belleville Barcelone, est, lui aussi, paru à la Série Noire. Patrick Pécherot, qu’est-ce qui vous a poussé à vous engager dans l’écriture de roman noir et à choisir l’Histoire, comme vecteur ?
P.P.Pourquoi le noir ? D’abord, en raison d’une affinité profonde avec le genre. Ensuite, l’influence des plus anciens. Les pères du noir et la génération qui précède la mienne dans l’écriture. Didier Daeninckx est ainsi un de ceux qui m’ont donné l’envie d’écrire à travers deux de ses livres qui ont été pour moi très importants : Meurtres pour mémoire et Le Der des ders. La troisième raison répond à votre question sur le vecteur Histoire. Dans Le Quai des brumes, Pierre Mac Orlan fait dire à son personnage du peintre, qu’il voit les choses derrière les choses. Quand il regarde la mer, il peint un noyé, quand il voit un arbre, il peint un pendu. Le noir procède de la même façon. Ce qui peut paraître sombre est une façon d’aller regarder derrière les choses. De ne pas s’arrêter à une vérité, officielle, lissée, policée, fut-elle historique. C’est le prolongement d’une interrogation sociale.
Ranimer la mémoire ne se fait pas n’importe comment. Le territoire que vous utilisez est un territoire que vous connaissez bien. C’est celui du vieux Paris.
P.P. Je suis un aventurier en chambre. Je navigue sur les mers que je connais. Si j’ai choisi le Paris de l’entre deux guerre, c’est parce que ses quartiers ont une mémoire sociale, une mémoire populaire. Essayer de la transmettre, tant que faire ce peut, ne me semble pas complètement inutile.
Comme la plupart des ouvrages de Didier Daeninckx, les vôtres sont ancrés dans une réalité sociale. N’y a pas une prise de risque ?
P.P. Le risque existe dans tout acte de la vie. Au niveau de l’écriture, il réside dans la transmission. A travers le roman, la tentation peut être grande de refaire l’Histoire. Une erreur et on transmettra quelque chose qui relève plus du romanesque que de la vérité historique. Le lecteur ne fait pas forcément le tri. A propos de Belleville Barcelone on m’a souvent demandé si telle ou telle anecdote était authentique. Certaines sont, bien sûr, totalement imaginaires. D’où une interrogation : en travaillant sur l’Histoire sans accomplir un travail d’historien, ne risque-t-on pas d’y faire passer ce qui ne lui appartient pas ? La solution réside sans doute dans l’équilibre. Je crois qu’on peut prendre des libertés avec la petite histoire à condition d’être rigoureux avec la grande.
Didier Daeninckx, chez vous, les choses sont très proches. Y compris dans la conscience d’un territoire. Celui dans lequel vous êtes né et où vous continuez à travailler...
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D.D. Je suis de la banlieue parisienne, d’une banlieue qu’on a dit sans Histoire parce qu’on ne l’entendait pas. Parce que les gens qui y vivaient, exclus socialement, l’étaient aussi du champ historique. On en a fait une représentation qui renvoie à la menace. Jadis l’image dominante était celle d’une population de gens dangereux, de bandits. Aujourd’hui c’est celle de l’islamisme. Quand on vit dans ce territoire, on se dit que ces étiquettes relèvent pour une grande part du fantasme. Il y avait donc tout un travail à faire pour dire l’Histoire de ce territoire. Il suffit, par exemple, que je regarde par ma fenêtre, pas très loin il y a Drancy. De l’autre côté, Nanterre. En 67, un cinéaste y a planté sa caméra. Il y a fait un film qui s’appelait la Chinoise et qui annonçait mai 68. Dans cette région, j’essaie de retrouver tout ce qui fait que la banlieue a été le théâtre d’une Histoire qui nous intéresse tous. Et qui interroge cette relation impossible entre la capitale et ceux qui en ont été exclus. Ce n’est pas le fruit du hasard si mon premier livre, Meurtres pour mémoire, met en scène le 17 octobre 1961, lorsque des gens venus de toute la région parisienne convergent vers la place de l’Etoile. Cette date importante qui clôt symboliquement l’aventure coloniale française, relève aussi d’une Histoire qui intéresse la banlieue et le centre de Paris (la place de l’Etoile) entre lesquels existe un rapport conflictuel.
Réveiller l’histoire pour rétablir une sorte de justice ? Cela peut aller loin...
D.D. En tant que romancier, je ne me livre pas à une quête de justice. Si elle a pu me motiver dans des pamphlets ou des essais, ma démarche romanesque est différente. En fabriquant des histoires, je cherche à redonner la parole à ceux qui en ont été privés. Le Der des ders, par exemple, a été l’occasion de parler des poilus. Des mutins que le discours d’un Premier ministre, à Craonne en 1998, a réincorporés pour une part à l’histoire de ce pays. Pour cela, il aura fallu attendre 80 ans, trois générations. Le roman, lui, va plus vite que la société. Plus vite que l’expression des hommes politiques. Et plus vite que l’université. Si je suis venu au roman noir c’est grâce à L’affaire N’gustro, le livre de Manchette sur l’assassinat de Ben Barka par les services secrets français et marocains, en 1965. Alors que la lumière n’a toujours pas été faite sur cet assassinat, c’est un romancier, Jean-Patrick Manchette, qui va l’aborder - en transposant l’histoire du Maroc à l’Afrique noire - dès 1972. Je me souviens avoir eu le souffle coupé quand je l’ai lu. Je ne vois pas dans quel autre espace littéraire que le roman noir, il est possible d’aller aussi loin , de hurler ainsi contre le silence
Patrick Pécherot, chaque auteur, quand il s’affirme, a un style bien marqué. Le vôtre est très cinématographique. On y trouve cette gouaille parisienne. Jean Gabin, l’esprit Arletty...
P.P. Chacun d’entre nous possède son petit Panthéon. Quand on a la chance de pouvoir jouer avec quelques uns de ses mythes, on aurait tort de s’en priver. Surtout - puisque vous faisiez référence à Gabin - quand ils ont eu, à un moment donné, une attitude qui leur fait honneur. Pour le reste, je suis comme d’autres auteurs de polar. A la jonction de deux cultures populaires. L’américaine, qui a forgé les grands mythes du noir, et toute cette culture populaire française qui va des serials de Feuillade, à Gabin, Arletty, la gouaille « titi »... Jouer avec fait partie du plaisir de l’écriture.
Vous dîtes qu’un auteur est comme une éponge, il absorbe tout. Vous, vous absorbez ce qui est contemporain et vous le projetez dans un contexte historique...
P.P. On ne peut pas s’extraire de ce qu’on a épongé au fil du temps. Quand j’écris sur une période historique, je le fais avec le regard de quelqu’un d’aujourd’hui. Un regard où se mêle mon propre itinéraire, ce qui m’environne, ce que j’ai retiré de telle lecture, de telle vision. Ecrire implique une part de greffe.
Dans le Belleville de 1938, qu’est ce qui va provoquer un élan d’écriture ?
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P.P. Belleville est un quartier où je passe une partie de mon temps. Mais Belleville-Barcelone est avant tout la suite d’un livre dont j’ai eu du mal à m’extraire : Les Brouillards de la Butte. Quand j’ai eu terminé cette expérience, nouvelle pour moi, de travailler sur un matériau historique, j’ai éprouvé beaucoup de difficultés à sortir de l’époque. J’avais probablement épongé trop de choses pour qu’elles ressortent en un seul bouquin. J’ai fini par lui donner un prolongement. Pourquoi, 1938 ? Parce que c’est une époque charnière. Les grandes illusions, les espoirs lyriques des années précédentes - le front populaire, la république espagnole - ont du plomb dans l’aile. Le monde s’apprête à basculer dans l’horreur nazie et l’horreur concentrationnaire. Je voulais parler de cette Histoire, à travers la guerre d’Espagne et en évitant les épopées, les rouges contre les blancs. Je préférais regarder les choses derrière les choses, là aussi. J’ai pris le parti de parler de la guerre dans la guerre. Des conflits qui opposaient les tenants de la ligne soviétique à d’autres composantes du mouvement ouvrier, de l’élimination de ces courants par les communistes. Et d’en parler sans sortir de Paris. A travers le regard de gens qui se sont impliqués, dont on n’a pas forcément écrit toute l’histoire. Des gens qui sont partis avec beaucoup de courage et d’espoir. Et qui, pour certains, sont revenus avec une cassure qui n’est pas simplement due au triomphe du fascisme. Mais une cassure plus interne, celle qui s’est produite dans la « famille ouvrière ». En ce sens, mon Belleville, mon Paris est celui des perdants.
Les bruits de botte résonnent dans toute l’Europe mais Paris s’amuse. Bistrots cabarets...on y voit s’étaler une sorte d’insouciance...
P.P. Certains ignoraient le péril, ou ne voulaient pas le voir. Mais les choses ne sont jamais en noir et blanc. Ceux ont vécu cette période étaient capables de lucidité, d’engagement, et à d’autres moments pouvaient montrer de l’insouciance, heureusement. Quel que soit l’air du temps, comme le chantait Mouloudji, faut vivre.
Dans votre livre, on est à la fois dans la légèreté et la gravité. Le personnage principal, par exemple, Nestor, est un privé et un poète...
P.P. C’est un coup de chapeau à un personnage qui m’est cher : Nestor Burma, dont le créateur, Léo Malet, a été, à un moment de sa vie, un poète surréaliste
Vous faites aussi intervenir André Breton.
P.P. Dans mon roman précédent, je m’étais amusé autour de la jeunesse de Burma et celle de Malet. Celui-ci a appartenu au groupe surréaliste, il a été très proche de Breton. Il l’a rencontré dans des circonstances que j’aurais pu narrer telles qu’elles, tant elles étaient romanesques. J’ai choisi d’en inventer d’autres. Breton ne devait faire que passer, mais je suppose qu’on ne s’amuse pas impunément avec lui. Il a décidé de rester dans l’aventure, non comme un second couteau, mais comme un personnage central
Vous réveillez certains noms qui se sont impliqués dans la guerre d’Espagne. La société France Navigation a-t-elle existé ?
P.P Oui. Elle a été créée par le parti communiste pour faire passer des armes soviétiques en Espagne. Elle est d’ailleurs devenue économiquement très importante. A travers l’acheminement de matériel en provenance d’URSS, elle a aussi servi à accroître l’influence communiste de l’autre côté des Pyrénées. Il faut se souvenir que les communistes étaient minoritaires au sein du mouvement ouvrier espagnol. Les livraisons d’armes soviétiques, via France Navigation, ont été l’un des éléments qui leur ont permis d’accroître leur influence. Quand le livre est sorti, j’ai reçu le coup de fil du fils d’un des anciens responsables de France Navigation. J’ai pensé que les ennuis allaient commencer. Mais non, il était ravi de voi
Hervé Delouche On peut dire du roman criminel qu’il implique la transgression. Peut-on aussi facilement définir le polar comme une littérature populaire ?
Jean-Louis Touchant Contrairement à ce qu’on entend parfois, le roman policier n’a pas été inventé par Eschyle ou Voltaire, il est né au XIXème siècle et prend sa source directement dans la littérature populaire. Ainsi Mr Lecoq, le roman d’Emile Gaboriau, précurseur du genre, contient les personnages types qu’on retrouve chez Paul Féval, le Dumas des Mohicans de Paris ou le Victor Hugo des Misérables. Au fil du temps, une fusion s’est opérée entre littérature populaire et roman policier. Celui-ci a fini par remplacer la première aujourd’hui disparue.
Philippe Corcuff L’adjectif populaire est ambivalent. Premier sens : qualifie-t-il un style de littérature opposable à la littérature classique ? Si l’on regarde l’histoire du genre, on peut dire que le polar a fait entrer le populaire dans la littérature légitime. Longtemps considéré comme un sous-genre, il apparaît aujourd’hui comme une forme de littérature à part entière. Il serait ainsi passé d’une littérature populaire à une littérature de genre, intégrée à la littérature classique. Deuxième sens : le mot renvoie-t-il à un public populaire ? Une enquête récente (1) montre que la réception du polar est sociologiquement diversifiée. S’il a, par exemple, un public ouvrier, il possède également un lectorat issu des classes moyennes et supérieures, passé par l’université.
Jérome Leroy
Le prix du livre est-il étranger à cette évolution ? Aujourd’hui les collections populaires qu’on trouvait dans les gares (Fleuve Noir, espionnage, science-fiction...) ont disparu. A cet égard, le dernier auteur populaire du marché, c’est terrible à dire, est peut-être Gérard de Villiers. Notre littérature est-elle encore populaire ?
Patrick Pécherot En France, le roman noir, policier, criminel trouve son origine chez les feuilletonistes du XXIXème siècle. S’adressaient-il au peuple dans son ensemble ou - l’illettrisme étant monnaie courante - à une certaine aristocratie ouvrière ? Les Mystères de Paris, lors de leur publication, ont eu un succès et une influence énormes, au point de pousser des écrivains comme Balzac ou Hugo, à traiter, à leur tour des « bas-fonds ». Etaient-ils lus par « le » peuple ou par des catégories qui avaient accès à la lecture ? A cet égard, il est important de préciser ce qu’on entend par littérature populaire. S’agit-il d’une littérature produite par des gens du peuple, comme l’a été la littérature prolétarienne ? Une littérature qui parle du peuple, sans que ses auteurs en soient eux-mêmes issus, comme le fut celle de l’école populiste ? Ou une littérature à très fort tirage et à très grande diffusion ? Dans ce cas, les vrais romans populaires ne sont pas à chercher du côté du noir, mais plutôt chez Dan Brown, PPDA ou Houellebecq. La lecture, comme l’écriture, s’est démocratisée. Au regard de son foisonnement, elle est infiniment plus populaire que jadis. Le nombre, la diversité ont changé la donne. Le genre polar s’est lui-même scindé en catégories multiples : roman à énigme, criminel, thriller, noir...Si, hormis quelques cas, le tirage moyen d’un roman policier reste modeste, l’addition des titres, et la diffusion du genre en font un genre éminemment populaire. Certains de ses auteurs le sont d’ailleurs dans toute l’acceptation du terme. L’exemple de Simenon reste d’actualité. Il concilie une œuvre qui parle du peuple et qui rencontre un public très large, à l’image de ses personnages. Ce n’est pas le fruit du hasard.
Stéphanie Delestré La littérature populaire ne recourt-elle pas à des procédés pour plaire à un large public ?
Claude Amoz Simenon, là aussi, répond à la question. Il est populaire mais pas démagogue. Il n’a aucun mépris pour le public. Cela le conduit à parler des personnages qu’il met en scène comme de gens qui vont le lire. Il accomplit un vrai travail de sobriété, de simplicité. Simenon ne drague pas. Chercher des procédés, n’est-ce pas une façon de draguer, dans le mauvais sens du terme, à savoir être démagogique ? Méprisant ? Je lisais récemment dans un article sur Céline, une phrase qui me semble juste. Interrogé sur « le peuple », il répondait quelque chose comme « autant, le prolétariat existe, autant le peuple est une création, un phantasme et pas forcément très sain. »
Jérome Leroy Le roman noir parle de ce qui se passe. Ce que j’ai eu envie de dire sur l’époque qui est la mienne, sur ce que je croyais en comprendre, a nécessairement pris la forme du noir, voire de l’anticipation. Ce n’est pas un choix de genre.
Hervé Delouche Un roman sur cinq vendus en France est un roman policier. Parmi les auteurs qui contribuent à ce phénomène, Georges Simenon est toujours autant lu, autant étudié. Son passage en Pléiade a suscité une presse incroyable. Philippe Corcuff, vous avez travaillé sur Maigret. Dans un article de la revue Mouvement, vous l’opposiez à un néo polar qui se voulait populaire au sens engagé, porteur de revendications. Vous estimez que Simenon va plus loin dans l’approche des milieux sociaux...
Philippe Corcuff Ce qu’on a appelé le « néo polar » en France s’est accompagné d’une surpolitisation produisant une forme de tics, de silhouettes, de clins d’œil politiques au lecteur. Je mets à part le style propre de Manchette. Mais le « néo-polar » ordinaire a mis en scène une sorte de nostalgie post 68 avec une certaine pauvreté sociologique, des personnages mal constitués, sans histoire ni profondeur sociales.
Simenon, au contraire, est un quasi-sociologue. Il explore une très grande diversité de milieux. Chacun de ses personnages est lui-même porteur d’une singularité sociale, d’une histoire accidentée, particulière. L’explication d’un crime chez Maigret ne découle pas d’une recherche d’indices mais de la compréhension d’un milieu social. On y entre, on s’en imbibe, les personnages deviennent de plus en plus nets et l’énigme se résout par la compréhension interne de ce milieu comme de la singularité individuelle, tissée de fils sociaux, des personnages principaux. C’est à la fois très intéressant et à l’opposé du « néo-polar » ordinaire, plus caricatural avec ses silhouettes sociales sans guère de consistance. Il est étrange que ce soit un conservateur qui ait mis au cœur de son écriture les classes sociales et que ce soit des auteurs se réclamant du gauchisme qui aient tendu à les faire disparaître de la littérature policière (2).
Jérôme Leroy C’est vrai pour les Maigret. Ce que Simenon a appelé ses « romans durs », et c’est ce qui m’a fasciné, développent une vision « a-historique », une apesanteur qui est une sorte de compréhension d’un monde anonyme. Ils sont très difficilement datables et tout aussi difficilement situables dans l’espace. C’est ce qui me semble leur donner ce caractère universaliste.
Hervé Delouche Peut-on dire le type de personnages que vous mettez en scène - des gens du peuple, dans l’acceptation de ce que ce terme recouvre - concourt à faire du roman criminel un roman populaire.
Jérôme Leroy J’éprouve, pour ma part, beaucoup de mal à ce que mon personnage principal soit autre chose que moi-même. Il ne s’agit pas de narcissisme mais il me semble que je ne peux arriver à comprendre ce qui se passe autour de moi qu’à partir d’un personnage central auquel je m’identifie. C’est la seule façon que j’ai de mesurer le monde.
Patrick Pécherot En ce qui me concerne, je travaille un peu comme un rappeur qui prend des éléments autour de lui, fait du collage et recréée quelque chose à partir de ces matériaux. Je me sens proche d’une culture populaire faite d’assimilations, de transformations et de restitutions. C’est le principe de la musique manouche. D’où l’éternel débat qui l’accompagne : existe-t-il une musique manouche ou est elle l’assemblage d’éléments empruntés à d’autres musiques au fil de la route ? La toile de fond de mes récits, comme mes personnages, est issue de cette culture populaire. Celle d’un autodidacte qui n’a pas beaucoup fréquenté l’école et qui s’est forgé à partir d’emprunts divers : un cinéma populaire des années 30/60, la B.D avant qu’elle ne s’intellectualise, à l’image du roman noir. L’écriture de mes bouquins, pour ceux qui traitent de l’entre deux guerres, est une écriture de références. On retranscrit toujours une mémoire imprégnée de son propre vécu. Sauf à être historien ou sociologue - et encore - il y a forcément une re-création dans le travail de romancier. Cela implique une part de reformation, de déformation, mais elle est revendiquée.
Claude Amoz Ce qui m’intéressait dans le polar, dans le roman criminel, c’est d’explorer des fêlures, les failles qui traversent les personnages. Elles font qu’il n’y a pas d’un côté les gentils et de l’autre les méchants. Il en va de même pour la peinture sociale. Les failles traversent les mondes sociaux et laissent certains sur le bord de la route. C’est le monde des marges, les laissés pour compte.
Hervé Delouche Cette écriture en lien avec le crime, avec les êtres humiliés, est-ce cela, Claude, qui vous a poussé à écrire une rubrique Dostoïevski dans le dictionnaire des littérature policière de Claude Mesplède ?
Claude Amoz La frontière entre polar et littérature générale n’est pas si étanche. La structure des frères Karamazov, par exemple, est celle d’un roman criminel, même si le propos n’est évidement pas désigner un coupable. Tout le monde possédant d’ailleurs sa part de culpabilité. Nous pourrions aussi évoquer Crime et châtiment. Chez Dostoïevski, la fêlure passe dans les personnages et leurs milieux. Les alcooliques, les prostituées, les marges...Ddes gens qui sont malades dans leur corps et dans leur âme.
Patrick Pécherot Peut-être faudrait-il aussi se pencher sur l’évolution du polar à travers la sociologie de ses auteurs. Les pères du noir américain ressemblaient un peu à leurs romans, ils étaient souvent issus de la rue. En France, les trois précurseurs : Malet, Amila, Héléna, les premiers à avoir fait du noir, avaient ce profil. Ils parlaient de choses qu’ils avaient socialement vécu... N’ y a t-il pas eu mutation du roman noir quand il s’est intellectualisé sous l’effet d’auteurs au profil différent ? Je suis surpris de l’homogénéité sociale du public des festivals où dominent fortement le corps enseignant, les cultureux... Il y a peut-être là quelque chose qui interfère dans le caractère populaire du genre tel qu’on l’a évoqué tout à l’heure.
Philippe Corcuff Il existe des liens, mais non mécaniques et non exclusifs, entre l’insertion sociale des auteurs et la composante la plus « active » du public (celle qui se rend dans les salons du livre consacrés au polar, etc.). Or, dans le regain du polar français depuis les années 1980, les premiers et les seconds tendent à être issus en majorité d’une petite-bourgeoisie intellectualisée (enseignants, travailleurs sociaux, etc.). On peut ainsi constater l’effet d’un certain lien unissant l’auteur et le lecteur le plus actif. Le premier traduisant une série d’expériences sociales dans lesquelles un public peut se reconnaître, comme le « néo-polar » a retraduit un type de rapport à la politique qui portait un certain désenchantement de l’aventure gauchiste et dans lequel pouvait se retrouver des lecteurs. Il convient toutefois de nuancer. La capacité d’un auteur à saisir les fêlures qui peuvent revêtir un sens pour un public plus large n’est pas qu’une question d’insertion dans un milieu social. Aujourd’hui, beaucoup d’écrivains du noir américain ont fait des études universitaires, et même des études d’écriture, ce qui n’existe pas en France. Leur position sociale et leur travail plus intellectualisé sur l’écriture ne les empêchent pas de rencontrer un écho populaire. Mais de manière globale il y a corrélation entre ce profil et un public plus intellectualisé.
Hervé Delouche Jean-Patrick Manchette écrivait, en 1982 : « dans cette écriture particulière du roman noir, je vois encore le geste d’écrivains rebelles. Non seulement ils peignent ce monde en noir, mais puisque ce monde a industrialisé leur activité, il les diffuse en masse sur du mauvais papier et les force aussi à produire en masse car ils sont payés au mot, et bien, ils seront malgré tout des stylistes. D’un style à chaux et à sable certes, mais qui raconte cette écriture de la désillusion que le réalisme du XXIXème siècle, et d’abord Flaubert, avait pratiqué sur un autre théâtre. » Désillusion, importance de la voix, du style...Qu’en pensez-vous ?
Patrick Pécherot Le roman criminel, en tant que genre, a ses règles et ses figures de style. Cela ne signifie pas qu’il soit stéréotypé. Le jeu avec les contraintes, leur contournement permet de ne pas refaire ce qui a été fait. Les auteurs américains ont contribué à renouveler le langage écrit en y faisant entrer le langage de la rue.
Ils l’ont fait sans affectation, sans surlignage du genre « attention, moi je parle le langage de la rue, je n’ai pas eu peur d’y aller, d’apprendre deux ou trois trucs et de vous les ressortir. » Manchette a raison, ce langage a aussi été employé parce que les auteurs devaient écrire vite dans des circonstances économiques qui les poussaient à la production. Là-dessus s’est greffée une recherche formelle. En partant d’un matériau populaire, on a abouti à de très grands stylistes. Certains emploient une écriture classique, d’autres beaucoup plus proches de ce qu’on a appelé en France le style célinien. Chez nous, cela a été le cas, par exemple, chez les anciens, de Jean Amila-Meckert, de Vautrin ou d’Alphonse Boudard que personnellement je rattache au noir. J’ignore ce que serait aujourd’hui le roman s’il n’y avait pas eu l’intervention du roman policier. Mais, comme la langue est revivifiée par les mots de la rue, le polar a dopé la langue écrite.
(1)Annie Collovald et Erik Neveu : Lire le noir - Enquête sur les lecteurs de récits policiers, Paris, Bibliothèque Publique d’Information/Centre Pompidou, collection Études et recherche, 2004.
(2) Pour une comparaison plus développée entre Maigret et le « néo-polar » ordinaire, voir Philippe Corcuff et Lison Fleury : Profondeurs du social et critique politique - Hypothèses comparatives sur Maigret et le néo-polar, revue Mouvements (Éditions La Découverte), n°15-16, mai-août 2001, dossier consacré Le polar, entre critique sociale et désenchantement.
« Tu as lu le Monde ? Amila est mort. » Non, je n’avais pas lu. En banlieue, le quotidien du soir arrive avec deux heures de retard. C’est toujours ça de gagné sur les mauvaises nouvelles. Sauf quand le téléphone se charge de rattraper le temps perdu. Je me souviens encore de son bruit quand je l’ai raccroché.
Amila, je l’avais découvert quelques années plus tôt, avec Le boucher des Hurlus. L’histoire de ces gamins qui font le mur de l’orphelinat pour venger leurs pères morts au champ d’horreur. Et supprimer le général casse pipe qui les a envoyés se faire trouer la peau.
Il est des livres qui vous cueillent comme un direct. Avec ses Chiche-capons aux idées noires, Le boucher en est un. A sa sortie, entre deux réunions fumeuses qui devaient refaire le monde, je commettais quelques papiers dans une feuille antimilitariste. J’y ai écrit tout le bien que je pensais du Boucher. Selon l’usage, j’ai envoyé le canard à l’auteur, aux bons soins de la Série Noire. La réponse est venue vite. Le monde est rempli de hasards objectifs. L’orphelinat des Hurlus se trouvait à Courbevoie, j’y vis. Une ville peuplée de fantômes errant aux pieds de la Défense. Arletty, Céline, Claude Néron, son Max et ses ferrailleurs... Amila n’avait pas oublié Courbevoie. Et pour cause. « En casquette à galons dorés, en capotes à boutons dorés. Tout au long des jeudis sans fin, voyez passer les orphelins », chantait le Jean Jacques Debout d’avant Bécassine. Crâne rasé, galoches aux pieds, le petit Meckert avait été un de ceux là. Nous avons échangé quelques lettres. Les siennes commençaient toujours par un « cher ami de Courbevoie », comme un clin d’œil à sa jeunesse. Un écho de cet Amilanar qu’il était resté. Sans plus d’illusions qu’un Abel Benoit, le chiftir’ du Pont de Tolbiac cher à Malet.
Amila m’avait invité à passer chez lui. Je suis du genre réservé, je n’ai pas osé, redoutant la formule de politesse. Craignant d’importuner « le vieil handicapé qui ne sait plus faire qu’écrire ». J’ai laissé filer, le silence s’est installé. Il m’a fallu des années avant de croire que le temps était venu. Que voir débarquer dans son « trou perdu » un gars de Courbevoie divertirait le reclus de Lorrez le Bocage. J’ai pris la plume pour le lui proposer. C’était en 1995. Derrière le rideau de fleurs, le gouvernement français reprenait ses essais nucléaires. Ce sujet-là aussi nous rapprochait. Amila était allé en Polynésie, il n’avait pas aimé l’envers de la carte postale. Pour l’avoir entraperçue, j’avais témoigné lors du procès en appel de ceux qu’on appelait alors « les mutins de Papeete ». Des détenus de droit commun qui s’étaient révoltés pour demander l’arrêt des tirs à Mururoa. Le hasard, encore. Je terminais ma lettre quand le téléphone a sonné. « Tu as lu le Monde ? Amila est mort... » En quelques secondes, ma bafouille avait pris un sacré coup de vieux. Je l’ai jetée dans la poubelle des rendez-vous manqués et j’ai commencé Tiuraï. Je l’ai dédié à Jean Amila. Et j’ai baptisé mon héros Mecker, sans « t » final. Les brèmes sont toujours plus belles un peu maquillées.
On m’a souvent demandé si la Vierge et le taureau l’avait inspiré. La Vierge, j’en connaissais simplement l’histoire qui lui est attachée. On pourrait dire la légende, tant elle est inséparable de la geste amilienne. Ce bouquin, ramené de Polynésie où son auteur était parti travailler à un projet cinématographique d’André Cayatte, sentait son livre culte. Retiré des ventes après qu’une agression mystérieuse eut plongé Amila dans le coma, puis l’amnésie, il faisait figure de rareté dont les bouquinistes tiraient la cote à la hausse. Je ne l’ai lu que bien plus tard. Au gré d’une autre rencontre. J’allais écrire « au hasard ». Une fois de plus. Pourtant au jeu des probabilités, combien en existait-il pour que deux autodidactes ayant vécu, à plus de 40 ans d’écart, dans une même banlieue parisienne, écrivent un jour un polar qu’ils situeraient sur la même île du Pacifique ? Aussi peu, sans doute, que de voir un directeur de collection - Patrick Raynal - parier qu’il recevrait un manuscrit sur les essais atomiques...Quelques jours avant que le facteur ne lui apporte le Tiuraï d’un parfait inconnu.
Je n’en finirais pas de dénombrer les fils invisibles qui conduisent à Jean Amila. Désormais, ils peuvent mener à Jean Meckert. Enfin. Sa réédition par Joëlle
Losfeld, après la reprise des Coups en Folio, montre à quel point il aura été indispensable au polar, y opérant la jonction parfaite avec ce que fut le roman prolétarien. Prolongeant ses thématiques - le travail et la peine des hommes, les barrières sociales, la guerre, l’engagement - le noir d’Amila demeure celui de Meckert. Le noir cambouis. De la graisse à machines bien plus qu’à fusil.
« Jean Meckert n’a plus écrit de roman prolétarien depuis de nombreuses années. Il est devenu auteur d’un grand nombre de romans policiers sous divers pseudonymes », notait, en 1986, Michel Ragon dans son Histoire de la littérature prolétarienne de langue française. Que l’ami Ragon n’avait-il lu Le boucher des Hurlus, publié quatre ans plus tôt. Il y aurait vu combien, au-delà des noms de plume, des genres et des étiquettes, Amila poursuivait l’œuvre de Meckert. Et combien, à contre courant du chemin qui parfois mène de la Noire à la Blanche, certains de ses polars font figure d’achèvement.
« Tu as lu le Monde ? Meckert revient. » Et comment !

Ton premier livre, Paroles de bandits, est paru en 1974, Bleu de chauffe en 2005. Que se passe-t-il entre les deux ?
Nan Aurousseau.Entre Paroles de bandits et Bleu de chauffe, j’ai fait beaucoup de choses dans le cinéma (Flip story chez Libre-Hallier, La bande du Rex chez Encre sont des anecdotes sans importances). J’ai écrit et réalisé trois courts métrages et deux longs métrages de fiction, ainsi que plusieurs scénarios qui n’ont pas été tournés. Mon premier long est un film de science fiction dont j’ai moi même construit le décor dans un entrepôt de banlieue : un tank futuriste à l’intérieur duquel tout le film se déroule. Le film a été acheté par dix sept pays dont le Japon, mais n’a eu aucune sortie en France. Mon second long s’intitule Enquête à domicile. Je l’ai tourné en dix jours et nuits, c’est un film en noir et blanc assez étrange dont je n’ai qu’une copie en 35mm. Aucune sortie en France ni ailleurs. J’ai mis dix ans pour le finir parce que la petite société qui l’a produit n’a jamais eut les moyens d’aller plus vite. Ce ne sont pas des films marginaux, ils sont classifiés au C.N.C. On peut aller sur le site enqueteadomicile.com, il y a même une bande annonce ! Je me suis beaucoup intéressé au cinéma, le scénario, le montage, le son... J’ai fais moi-même toute la prise de vue de mon second court métrage (vingt six minutes, en noir et blanc lui aussi). Je suppose qu’un jour les gens s’intéresseront à mes films, c’est une partie importante de mon travail pour l’instant.
Quelle influence a eu ta rencontre avec Jean-Patrick Manchette ?
N.A.Manchette m’a appris une chose qui semble simple : bien méditer son histoire avant d’en écrire le premier mot. Je m’y suis toujours tenu, le résultat est efficace en ce qui concerne le roman noir. C’est ce que je dis dans ma « Petite méthode pour écrire un roman » sur laquelle je travaille actuellement « Le roman noir est un réveil bourré de rouages complexes dont le lecteur ne verra jamais que le cadran. » Obtenir ce mécanisme d’horlogerie demande vraiment de se prendre le chou pour que le lecteur ne soit pas déçu sur le fond. Parce que, finalement, c’est toujours le fond qui l’emporte, le fond qui doit être solide. Je crois qu’on te pardonne plus facilement un problème de forme qu’un problème de fond... bien que je reste dubitatif devant le succès de mademoiselle Nothomb.
Quels sont tes rapports au polar ?
N.A.Je préfère parler de roman noir parce que les fameuses soirées « polars » à la télé devraient s’intituler « La police vous parle ». Le mot ayant été récupéré je préfère ne plus l’utiliser. C’est important d’avoir toujours un œil sur la récupération idéologique. Le noir passe encore. Jusqu’à quand ? Le roman noir correspond vraiment à ce que j’apprécie, le travail en lisière d’inconscient. C’est la voie royale, sexe, mort, fric...on est enraciné dans les instincts et on peut bosser sur le suspense. Ca j’y tiens, je voudrais que mes livres se dévorent et le suspense est l’outil idéal. Je ne suis pas certain de bien maîtriser la chose, j’ai toujours l’impression de ne pas m’en sortir, je bosse et c’est tout. Bleu de chauffe n’est pas un roman noir au sens strict du terme, il flirte avec, disons qu’il est noir...et bleu ! Du même auteur qui sortira en janvier sur le thème de l’amnésie est vraiment noir, lui.
Le chauffagiste chez lequel travaille le héros de Bleu de chauffe est un condensé des entreprises que tu as connues. TPE et sous traitance, un univers impitoyable...
N.A.Bleu de chauffe est inspiré de faits réels. J’ai ainsi vraiment travaillé comme chauffagiste à la grande bibliothèque de France. Le bâtiment c’est pas de la tarte et je ne m’y suis jamais senti valorisé. Dans une société dont la valeur suprême est le fric, ces métiers sont complètements dévalorisés. Dans le bâtiment on pourrait dire que tu as la peur moins le salaire. Inversement dans d’autres métiers, souvent moins fondamentalement utiles (les médias etc...), tu as le salaire moins la peur. Je ne supporte pas d’entendre les politiques parler de « revalorisation du travail manuel » tout en continuant a laisser sous-payer les manuels, et donc à les sous estimer.
Tu as reçu, en mai dernier, le prix Jean Meckert, son nom en fait une distinction pas tout à fait comme les autres...
N.A.J’ai découvert Jean Meckert grâce au prix. Depuis je lis tout ce que je peux trouver de lui. Je viens de terminer Au balcon d’Hiroshima. Terrifiant, les deux types qui traînent dans la ville et finissent dans un camion sans comprendre ce qui leur arrive... La lucarne, aussi, qui est bien dans son style. Je suis très, très fier de ce prix !
Ton écriture investit directement le rapport de tes personnages au monde qui les entoure. Ce n’est pas étranger à l’humour de Bleu de chauffe...
N.A.J’aime écrire à la première personne du singulier, c’est un peu mon côté « acteur » qui ressort, je me mets en scène, j’invente, je manipule mon personnage de l’intérieur. Avec la confession, « Je me trouvais ce matin là... », le lecteur est tout de suite plongé dans l’intimité de l’action, il est immédiatement au cœur du problème, même si le problème est ailleurs, il a l’impression que quelqu’un s’adresse à lui directement, "d’homme à homme" en quelque sorte. Avec le prochain roman (Du même auteur) je crois que j’ai perfectionné les rouages... On verra ce qu’en pensent les lecteurs !
"...Avant d’écrire les rêveries du plombier solitaire, Aurousseau a fait de la taule. A 18 ans, armé d’un colt 45, il braquait chaque dimanche les PMU avec un copain. « On ne voulait pas ressembler à nos pères, des perdants de la vie qui tous les jours se rendaient au boulot pour nourrir leurs gosses et tous les soirs rentraient bourrés à la maison. » Et puis une expédition a mal tourné. Il y eut des blessés. Condamné à sept ans de réclusion, il fut formé dans un centre d’apprentissage à faire des raccords sanitaires et à poser des ventilations. Mais ce qu’il voulait, c’était écrire. Il avait lu avec passion « la Prose du Transsibérien », de Cendrars. Il avait rédigé un polar et avait besoin d’être guidé. La chance voulut qu’il soit appelé un jour à réparer deux radiateurs en fonte qui avaient éclaté chez un particulier. Le particulier s’appelait Jean-Patrick Manchette..."