Antipodistes complémentaires

Par Alain Joubert (La quinzaine Littéraire)
 

Supposons deux hommes (qui ne se connaissent pas personnellement), tous deux couchés sur le dos, exécutant un grand nombre d’acrobaties de l’esprit à l’aide de leurs pieds, sachant que - métaphoriquement - les pieds sont ici les mains ! On voudra bien comprendre, donc que s’ils ne s’expriment pas avec leurs pieds, loin s’en faut !, ils parviennent, du fait de leur seule adresse mentale, à annuler le poids des choses, non leur « densité » poétique, aussi dramatique - ou apparemment neutre soit-elle, selon les cas. Antipodisme, dîtes-vous ?

Le premier s’appelle Petr Kràl. Membre du groupe
 
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Petr Kràl
surréaliste tchèque, il eut juste le temps de fuir sa bonne ville de Prague - en compagnie de quelques complices -, lorsqu’en 1968, les chars soviétiques « amis » envahirent le pays. Certains retournèrent là-bas, d’autres choisirent l’exil. C’est ainsi que Kràl devint « français » durant près de quarante ans, adoptant notre langue et publiant de nombreux recueils de poèmes, des essais sur la poésie ou le cinéma, des textes théoriques, aussi. Son surréalisme se fit discret, et il tenta de trouver ses repères là où on ne l’attendait pas. Souvent il y parvint, ou crut y parvenir, mais cette « position de l’esprit » qu’est le surréalisme évolue avec le temps, et, n’ayant ni forme précise ni esthétique privilégiée, elle correspond à une approche de la vie irréductible beaucoup d’autres ; et cela, Peter Kràl ne pouvait se départir sans se renier lui-même complètement. Ce qui n’advint pas. En 2006, le jeu des circonstances, les rudesses de l’existence, ou toute autre chose mystérieusement à l’œuvre, lui firent prendre le chemin du retour, et c’est de Prague, à nouveau, que nous parviennent ses œuvres toujours rédigées en un français minutieux, d’un raffinement extrême. Après Notions de base et Enquête sur les lieux, voici que son Vocabulaire nous propose une série de textes brefs, se situant quelque part entre l’anecdote et le poème, les mirages offerts par certains tableaux (Cremonini, notamment), le silence, le subtil ou le burlesque égarant ; le « gris », encore, ou le « banal », ces nuances qu’il tente d’opposer au « merveilleux » cher à André Breton, sans vouloir reconnaître que le passage du banal au merveilleux n’est qu’affaire de regard, d’approche, de sensibilité. Or, toute la sensibilité surréaliste, précisément, s’est constituée à partir de cette appropriation du banal, du quotidien : la rue, les affiches, la nuit, les menus incidents, les rencontres, la dérive urbaine (que redécouvrira plus tard Debord), les fêtes foraines, et les bistrots, les halles et les femmes faciles porteuses d’inconnu, l’électricité et les transports en commun, la littérature de gare, le cinéma populaire et les peintres « idiotes », etc. Tout cela, pourtant, il le sait. Et s’il se plait, comme nul autre, à arpenter les détours, explorer les détails, souligner l’inaperçu ou révéler les reliefs cachés, il le doit à l’usage de son « gris merveilleux », cette couleur du temps faite pour nous égarer. Fantasmes et méditations feront le tour de l’aristocratie comme du socialisme, de la ville cachée, de l’orage, de la ficelle, des cigales de la cuisse et des fesses, du ciel blessé, des égouts de l’esprit ou du vélodrome abandonné, des anges et des fantômes, du connu et de l’inconnu ; il suffira d’une maison de trop dans un quartier de silence pour que le métro ne s’y reconnaisse plus et dise adieu à Julie... Quatre-vingt-huit textes courent ainsi à la vitesse de la lenteur, au long de ces pages inspirées, marquées des balises du réel, celui de l’intérieur, le seul qui mérite de faire surface dans l’imaginaire du lecteur. Derrière le mur de verre, aux aguets, Petr Kràl.

Le dénommé Tranchecaille

Le dos au mur de pierres, face au peloton d’exécution, le 30 juin 1917, à cinq heures, le simple soldat Jonas - dit « Tranchecaille » - est passé par les armes, convaincu d’avoir assassiné le lieutenant Landry. On peut s’étonner qu’un roman noir prenne pour cadre l’offensive en forme de boucherie déclenchée par le sinistre général Nivelle, dans le trop célèbre secteur du Chemin des Dames. Mais le propos de l’auteur, Patrick Pécherot, est de montrer comment un homme seul, l’avocat de Tranchecaille, épuisé par les combats, broyé par l’infernale machine de destruction à laquelle il participe malgré lui, s’efforce de croire quand même à la possibilité d’une « justice », puisqu’il sait son « client » innocent, preuve en mains : « Ce n’est pas parce qu’il y a une multitude que l’individu perd sa valeur. Une addition de nombre, c’est ce qui donne les massacres de masse. » (1) A quoi on lui rétorque : « Nom de Dieu, Dupac, tous les jours les hommes tombent par centaines (...). Plus de quarante mille morts en quatorze jours (...) Et vous êtes là à vous accrocher à votre Jonas. Il sera mort demain, quoi que vous fassiez. Au poteau ou au feu, quelle importance ? » Et comme l’armée a besoin d’un « exemple »... Mais il est des combats qu’il faut savoir mener, même si on les imagine perdus d’avance. Ou alors, brisons les miroirs tout de suite !
Photo Elise Grynbaum - 12.9 ko
Photo Elise Grynbaum
 
Pécherot est un singulier romancier. Son livre progresse par courte vignettes de quelques pages, voire quelques lignes, succession de portraits à l’acide, de comptes-rendus d’interrogatoires, de récits de carnages, de dépositions, de gendarmes, de lettres à des proches, à des amours, d’anecdotes et de menus faits, bref de tous ces fils qui tissent maladroitement le pesant manteau de la vie quotidienne en temps de guerre. Retenons, dans la galerie de ces hommes voués à la mort, ce Masclet, « matelassier, qui n’aimait pas l’armée, son « merde » tatoué dans la paume, et son air goguenard quand il saluait un officier ». Le chant du signe !

Où l’on retrouve Breton et le surréalisme

Mais voyez comme les antipodistes savent faire se rencontrer les idée fortes et bouger les certitudes, tout en partant chacun de lieux bien éloignés en apparence. Avant de publier ce Tranchecaille, qui se déploie dans le sang et la boue, Pécherot nous donna Les brouillards de la Butte - où apparaissait un André Breton faisant le coup de feu contre la police, aux côtés des « illégalistes », en plein cimetière Montmartre -, Belleville-Barcelone - où, Breton, toujours de la fête, et toujours auprès des « anars », s’arrangeait pour faire passer clandestinement des armes aux révolutionnaires espagnols -, et ce Boulevard des Branques -, où l’on retrouvait Breton, une dernière fois, en 1940, à Marseille, aux côtés de Benjamin Péret, Max Ernst et bien d’autres, dans l’attente d’hypothétiques visas pour la liberté ! Ainsi le surréalisme s’était-il infiltré une fois de plus là où on ne l’attendait pas, comme chez Petr Kràl, par des moyens bien différents, il est vrai ; chez l’un par une « étrange et belle encyclopédie existentielle de la quotidienneté », pour reprendre les mots de Milan Kundera saluant Notions de base en 2005, chez l’autre par la « mise en scène » de l’horreur absolue, cette guerre de 14-18 dont il dira pourtant « C’est à cause d’elle qu’il y eut le surréalisme en France, l’expressionnisme en Allemagne, et on peut se demander dans quelle mesure le roman noir américain aurait existé si Raymond Chandler et Dashiell Hammet n’avaient pas connu l’expérience des tranchées » (1). Dernière rencontre : Petr Kràl cherche le merveilleux sous le « gris » - à son insu, naturellement ! -, tandis que Patrick Pécherot, pour évoquer 14-18 veut en parler en « gris », citant Léo Ferré : « Quand on scie un arbre, j’ai mal à la jambe » (1).

(1) in Le Monde des livres, 5 décembre 2008


par Marie-Pierre de Porta

Le fils du Loup

La nuit était douce, mais assez quelconque et rien ne la désignait comme capitale pour accoster ; une nuit de juin qui se vautrait dans le faubourg. Que fera donc cet homme quand il abordera la rue de la Roquette, sa serviette de cuir au bout du bras ? Peut-être étudiera-t-il le déplacement permanent des trottoirs de la Bastille ? Peut-être cherchera-t-il son chemin à travers la foule des samedis soirs, guidé par un frisson de tango d’abattoir.

Comme nous le savons, les faubourgs sont des ports, donc cet homme là est bien à sa place dans l’histoire, planté comme un marin à terre, la tête dans les étoiles.

C’est ce soir là que nous l’avons rencontré. Au Loup du Faubourg, Eliane Lambert chantait des tangos. Il repartait déjà quand nous avons parlé des polars, ses îles noires et de Tahiti, son île dévastée par des vagues tricolores. Nous avons parlé longtemps et pris rendez-vous pour l’automne.

Photo de Luc Peillon

Il est arrivé un soir de novembre, les bras chargés de fleurs exotiques ; Christiane et Lisa l’accompagnaient, cela restera la seule entorse à sa naturelle réserve. Nous avons lu Tiuraï, qui venait d’être édité à la Série Noire, chanté les bateaux qui arrivent à Tahiti pour retrouver et parents et amis, et décoré le cabaret de lampions de 14 juillet - ce qui se justifiait par le fait que nous étions à la Bastille et que nous parlions de Tahiti. Des Guinness brunes comme le soir coulaient comme dans la chanson de Léo. Peut-on manger du pâté de corbeau en lisant Edna O’Brien ?

De saison en saison, Pécherot est devenu le fils du Loup. De ses absences nous recevions des cartes d’escales et des nouvelles noires des victimes de toutes les guerres, des lettres du front du dérisoire.

La nuit des cabarets ressemble aux scènes des théâtres. Chacun y tient son rôle et repart, le personnage seul subsiste.

De Patrick Pécherot nous ne savons rien d’autre, sinon qu’il aime écouter le swing des manouches aux heures indécises de la nuit, qu’il a la grâce et la force des hommes qui savent pleurer, qui apprivoisent les mésanges et qui luttent pour exterminer les démons.

Franciscain ce marin-là ? En tout cas humain et fraternel.

Nous avons reçu Terminus Nuit. Lorsque l’auteur d’un livre est un ami, on en aborde la lecture avec la crainte et la joie de deviner, de le découvrir avec l’attente de le retrouver debout, fidèle.

Avec ce Pécherot de Terminus Nuit, nous errons dans nos adolescences teigneuses ; nous retrouvons Paris de nos illusions et de nos combats romantiques, de la merde et du sang, des archanges et des salauds.

Alors il est temps de préparer une nouvelle tanière pour arpenter les nuits des faubourgs et fêter tendrement ce fils. May Saint Patrick protect Guinness drinkers.

Paru dans la revue l’Ours Polar

par Gérard Meudal (Le Monde)

Le blues énergique de Patrick Pécherot

DEUX BONS GÉNIES se sont penchés en voisins sur son berceau, en décembre 1953 : Arletty et Jean Amila. Pourtant, il ne les a rencontrés ni l’un ni l’autre. Patrick Pécherot est né à Courbevoie, à deux pas de l’école que fréquentait Arletty à une époque où la Défense n’avait pas tout à fait la même allure qu’aujourd’hui (les souvenirs de l’actrice sont intitulés La Défense ). Bien plus tard, il a trouvé l’audace de lui téléphoner, alors que, devenue quasiment aveugle, elle avait fait savoir qu’elle aimerait recevoir quelques appels, même d’inconnus. De la conversation qu’ils eurent, il se souvient seulement que, trop intimidé, il réussit tout juste à répondre à ses questions. Ce qu’il n’a pas oublié, c’est le ton gouailleur caractéristique sur lequel elle le quitta : « Au revoir, Patrick de Courbevoie. »

 
Photo de Jacques Sassier/Gallimard

Quant à Jean Amila, né en 1910, après que son père eut été fusillé comme mutin de la guerre de 1914-1918 et sa mère internée au Vésinet, c’est à Courbevoie qu’il passa son enfance, dans un orphelinat. Dans les années 1990, Patrick Pécherot entretint avec lui une correspondance ; il s’était même décidé, après bien des hésitations, à lui rendre visite, quand un ami attira son attention sur une notice nécrologique parue dans Le Monde. Jean Meckert, alias Amilanar (Ami l’anar, mais Marcel Duhamel avait raccourci le pseudonyme), celui qui sut si bien marier le courant populiste au roman noir, venait de mourir. C’était en 1995, l’année où la France reprenait ses essais nucléaires en Polynésie, l’année où Patrick Pécherot adressait par la poste son premier livre à la Série noire.

A défaut d’héritage, c’est déjà une atmosphère dans laquelle Patrick Pécherot baigne dès l’enfance. Celle du cinéma américain d’abord. Inconditionnel de Bogart, il ne rate aucun des grands films noirs que projette la salle de quartier, le Central à Puteaux, aujourd’hui démolie. Il voit aussi beaucoup de séries B à la française et, dans la foulée, dévore Chandler et Léo Malet. « Il y a tout un cinéma populaire français que j’aime. Il a été balayé par la nouvelle vague, qui a fait des choses fabuleuses, mais qui a fait du passé table rase, ce qui n’est jamais une bonne chose. » Quoique...

Trop jeune pour participer véritablement à mai 68, il se rattrape dans les années 1970 en entamant un parcours très militant dans les milieux libertaires et pacifistes. C’est à l’occasion d’une interview pour une radio associative qu’il fait une autre rencontre décisive, celle de Didier Daeninckx, venu parler du Der des der. Patrick Pécherot milite aussi dans son cadre professionnel, à la Sécurité sociale, où il devient rapidement délégué du personnel, puis responsable de sa fédération. lI est ensuite rédacteur en chef de Syndicalisme Hebdo, l’hebdomadaire de la CFDT.

« POLAROIDS »

De la presse syndicale à la littérature, le pas est vite franchi. Un engagement en faveur des mutins de la prison de Papeete et quelques articles sur Tahiti après la reprise des essais nucléaires, en 1995, ajouté à cela, un mois et demi d’immobilisation forcée pour raisons de santé, et Patrick Pécherot écrit Tiuraï, qui met en scène l’enquêteur Thomas Mecker, hommage à peine voilé à Jean Amila, et qui réapparaît dans Terminus Nuit, largement inspiré par les grandes grèves de 1995. En 2001, Les Brouillards de la Butte obtiennent le Grand Prix de littérature policière.

Cette fois, c’est Léo Malet qui est célébré, puisque le roman peut se lire comme la naissance mythique de Nestor Burma. Pécherot y recrée le climat du Paris des surréalistes à l’époque où ils fréquentaient les bandits tragiques... Nostalgique ? Pécherot s’en défend : « Je ne suis pas nostalgique, dans la mesure où la nostalgie implique une part de regret pour ce qui n’est plus. Je ne regrette pas le passé, mais je suis un peu mélancolique et fidèle à mes racines. » Le blues, en somme.

Dans son travail avec le dessinateur Jeff Pourquié, avec lequel il a publié Des méduses plein la tête et Ciao Pékin, c’est le goût commun pour la musique manouche qui les a rapprochés. Et, parmi ses projets, outre un roman noir, figure un recueil de textes inspirés par des personnages ordinaires de la vie quotidienne. « Poèmes, ça fait prétentieux, chansons, ce serait inchantable, j’ai appelé ça des polaroïds. »

Patrick Pécherot travaille l’écriture comme on fait ses gammes. Il y a des auteurs, comme Jack Kerouac (1922-1969), qui écrivent comme on joue du jazz. « Je n’ai pas cette prétention, mais l’écriture c’est avant tout une musique. Dans Les Brouillards de la Butte, je travaillais sur la musique manouche et le jazz musette. » D’où son admiration pour le mélange de blues et de country de James Crumley ou pour la musique toute simple de Patrick Modiano. Et même pour les odeurs : « Quand je lis Simenon ou Daeninckx, il y a des odeurs qui viennent tout de suite. Je suis content quand j’arrive à faire sentir l’odeur du bistrot. » Lire Pécherot, c’est vraiment « respirer le sirop de la rue ». Ce que c’est tout de même que d’être né avec une gueule d’atmosphère !

Article paru dans l’édition du 18 août 2002 du journal Le Monde

par Jeff Pourquié

...Et réciproquement

Terminus Burma. C’est bien, non ? C’était un soir d’anniversaire. Jeff est arrivé avec son paquet sous le bras, enveloppé de papier kraft. Il avait son air de lutin farceur. Jeff ne parle jamais beaucoup mais c’est un marrant. Il lâche un mot, parfois, quand il dessine, la cigarette au bec, un œil à demi fermé à cause de la fumée. Souvent, c’est un bout de truc qu’il a dans la tête. Peut-être ses petits Mickey lui parlent-ils, comme l’ange de la lessive St Marc dans Les méduses, notre première BD ? En tout cas, il leur répond. J’aime ces moments-là. Jeff avec son œil fermé, et son pinceau qui mouille la page blanche de couleurs liquides. Je l’imagine penché ainsi sur mon dessin d’anniversaire, un mot pour Tintin, un pour Burma. Il devait être drôlement fatigué d’avoir tant parlé. Pour se reposer, il a sifflé une bière, sûrement. Une blanche, peut-être. Et puis, il a dû scanner son travail et le mitonner à l’ordinateur. Il fait des choses incroyables avec son Mac. Même des hiéroglyphes dans les mails qu’il m’envoie.

-   Jeff, je n’ai que des rectangles et des croix...Jeff, j’ai l’image mais pas le texte.
-   T’as un problème avec ton PC, toi, hein ?

On a dit que nos BD étaient décalées, allez savoir pourquoi ? Quand j’ai déballé son Terminus Burma, j’étais drôlement content d’être devenu un héros de papier. En me dessinant, Jeff m’avait placé dans un coin de sa tête, avec tous ses autres Mickey. Quelle sarabande ! A sa table de travail, il avait lâché un mot ou deux en réponse à ce que je disais, dans son coin de tête. On avait dû bien rigoler.


Par Joe G. Pinelli

...Et réciproquement.

C’était lors du festival les Ancres noires, au Havre. Le matin. Pas trop tout de même. On longeait la plage en compagnie de Jean-Hugues Oppel. Une balade tranquille, pour le plaisir de sentir l’air du large. Joe et Jean-Hugues aiment bien le couper d’effluves de cigares. Trop d’iode, c’est mauvais pour la santé.

On allait retrouver Philippe Huet, un autre accro au barreau de chaise. D’habitude, l’odeur du Havane ne me fait pas voyager plus loin que les toilettes, mais allez savoir pourquoi, je me sentais bien. On parlait peu. Joe parle peu. Il n’en a pas besoin pour dire beaucoup de choses. Il a ses silences. Ses mimiques aussi.

J’avais pris trois pas d’avances. Un non fumeur c’est tout de suite plus sportif. Quoi qu’avec Joe, je me hasarderais pas au bras de fer. Il avait ralenti. J’ignorais qu’il me croquait. Dans sa tête ou peut-être avec un de ces trucs numériques fantastiques. Etre croqué par Joe, c’est délicieux, on ne sent que le vent de la mer. Celle du nord. Où qu’on soit. Et la bière, parfois. La Faro, qu’on boit à Bruxelles, place Saint Gilles ou à la Mort subite.

Et puis, j’ai vu sa peinture. J’aime bien dire peinture. Ca me rappelle des tas de choses, l’école, les odeurs et les couleurs sur le papier Canson. Elle était publiée dans Shangai express, la peinture de Jo. Il l’avait intitulée De dos au Havre un dimanche de juillet. Elle est belle, pas vrai ? Elle m’a touchée. Son titre aussi. C’est important les titres. Celui-là disait qu’il avait pris le temps de ralentir, qu’il devait se sentir bien, lui aussi. On ne peint pas quelqu’un quand on songe à lui fausser compagnie. Je voulais lui demander sa peinture, à Joe. Mais quoi, je ne trouvais pas la phrase. Il me l’a donnée en hiver. On n’en avait pourtant jamais parlé. C’était à Bruxelles, à l’Union, un accordéoniste jouait un vieux truc de Pétula Clarck. La peinture, elle était dans une de ces enveloppes insensées que Joe bricole pour vous écrire. Quand je l’ai découverte, j’étais aux anges. Je cois avoir demandé avec quoi on fabrique la Faro. Joe a goûté la sienne. "Du caramel", il a dit. Et on a trinqué.

© Patrick Pécherot

Par les libraires Fnac

extrait du Guide Polar
Entre romans noirs teintés de gouaille populaire et atmosphères propres au Paris de la Belle Epoque, comme au cinéma dit de « qualité française », les romans de Patrick Pécherot proposent un savant cocktail de références politiques et de savoureuse nostalgie.
Le Montmartre artistique et populaire des années 1920, les milieux libertaires, l’univers des romans noirs de Léo Malet...Patrick Pécherot écrit à partir d’évènements ou de souvenirs emmagasinés, mûris au fil du temps, dont il s’efforce de restituer les atmosphères davantage que la pointilleuse réalité. Pour cet écrivain que d’aucuns n’ont pas hésité à qualifier de nostalgique, ce dont il s’est, soit dit en passant, toujours défendu, le plus important n’est pas tant que le contexte soit irréprochablement juste, mais bien que le climat soit au rendez-vous. Né en 1953 à Courbevoie, Patrick Pécherot a exercé de nombreux métiers, en particulier dans le secteur de la protection sociale. Syndicaliste militant, il a exercé différentes responsabilités à la CFDT, à commencer par le poste de rédacteur en chef de l’hebdomadaire Syndicalisme hebdo. Ses principales références sont Jean Amila (« Meckert-Amila, l’orphelinat à l’âge des jeux, l’usine à la sortie, les mains noires, la résistance quand d’autres se taisent et l’anonymat quand ils se pavanent. Avec lui, le roman noir a rejoint le roman prolétarien ») et Didier Daeninckx (« les bouquins de Daeninckx sont comme ces voix qui n’ont nul besoin de chambre d’écho pour résonner »), romanciers contestataires dont il se réclame, mais aussi Raymond Chandler (« avec Dashiell Hammett, il a sorti le roman policier des salons pour le plonger dans le ruisseau »), Léo Malet (« après Sue, Ponson du Terrail, Zévaco, Leroux, Souvestre et Alain, il est le dernier à avoir créé un héros légendaire ») et Georges Simenon (« l’efficacité du mot juste à la bonne place » ). Entré dans la prestigieuse Série Noire des éditions Gallimard en 1996 avec Tiuraï, son premier roman, il enchaîne avec Terminus nuit (1998) et Les brouillards de la Butte (2001) pour lequel il obtient le Grand prix de littérature policière. Il poursuit sur sa lancée en publiant Belleville-Barcelone (2003) et Boulevard des Branques (2005), signe entre-temps quelques bandes dessinées avec Jeff Pourquié (Des méduses plein la tête, Ciao Pékin, Vague à lame, Casterman) ainsi qu’un roman destiné à la jeunesse (Le voyage de Phil, dans la collection Souris noire des éditions Syros). Avec cette œuvre foisonnant d’archétypes finement travaillés, dans laquelle les valeurs de la société apparaissent comme totalement corrompues et où la réflexion politique n’est jamais absente, Patrick Pécherot s’impose assurément comme l’un des romanciers français les plus singuliers et les plus attachants de ces dernières années.