Des références


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Jean Amila

Le choc
L’écriture comme le battement du cœur, les coups du marteau dans l’atelier. La conscience en bandoulière et la vie par là-dessus, pareille à l’œuvre, sans concession. Meckert-Amila, l’orphelinat à l’âge des jeux, l’usine à la sortie, les mains noires, la résistance quand d’autres se taisent et l’anonymat quand ils se pavanent. Amilanar, le franc-tireur, passé de la blanche à la noire, à contresens du régiment. Avec lui, le polar a rejoint le roman prolétarien. Ouvrier, Amila sait qu’écrire est un travail. Qu’il faut mouiller sa chemise, cogner sur les mots, calibrer la phrase. Qu’on ne compte pas sur lui pour jouer l’artiste. Il a mieux à faire. Le pain est sur la planche, l’Underwood sur l’établi. Il en sort des romans forts comme le café du matin. Le caoua qu’on prend au perco. Avec les nuiteux qui s’en reviennent et les trimeurs de l’aube qui descendent au charbon. Je lui dois un peu mon premier roman. Nous avions échangé quelques lettres. Il se déplaçait plus beaucoup et m’avait invité à venir le voir. Je suis trop réservé pour débarquer à l’improviste et n’ai pas osé téléphoner. Je lui écrivais pour lui demander si ma venue ne l’importunait pas, quand un ami m’a téléphoné. « Tu as lu Le Monde ? Amila est mort ! » Ca m’a secoué. J’ai jeté ma bafouille et j’ai commencé Tiuraï.

Didier Daeninckx

Le passeur

D. Daeninckx, P. Pécherot et M. Lebailly (concepteur du site) Première rencontre (1984).

Didier, je l’ai rencontré il y a vingt ans. Dans un studio de radio où il était venu parler du Der des ders. Ce fut sans doute une des émissions les plus courtes de la FM. Une vingtaine de minutes après avoir ouvert le micro, l’émetteur disjonctait. Nous avons poursuivi un long moment avant que quelqu’un songe à nous prévenir. Depuis, je ne peux m’empêcher de penser que les bouquins de Daeninckx sont comme ces voix qui n’ont nul besoin de chambre d’écho pour résonner. Elles se font entendre micro coupé parce qu’elles parlent vrai, viennent de loin et transportent avec elles des morceaux de mémoire. Ces bouts de rien, ces faits divers, ces traces effacées des registres. Ces silhouettes croisées dans les gares de banlieue, près des périphériques ou des portes d’usines. Les gens de peu ont leur histoire, Didier la raconte mieux que personne. Et pour cause. Si chaque auteur est un voleur d’âmes, Didier, lui, les sort de l’ombre. Quand les autres les accaparent, il les restitue à tous ceux que l’Histoire - la grande - a spoliés de leur destin. J’ai longtemps cherché à percer le secret de son écriture. Peine perdue, il est aussi simple et extraordinairement difficile qu’un haïku, ces poèmes japonais qui disent le monde en trois vers, à travers un insecte ou une goutte de pluie.


Léo Malet

La gouaille

Un des grands arpenteurs qui ont exploré la ville, nez au vent. Sacré zef, celui qui souffle sur les Nouveaux mystères de Paris ! Il charrie l’odeur des ruelles grasses et des pavés d’hier. Un parfum plus enivrant que celui de la dame en noir. Les fleurs qui le composent poussent dans les cimetières aussi sûrement que le sapin dans les caves. En les reniflant, Malet aura promené sa bouffarde sur des kilomètres de linceul, des abattoirs ensoleillés aux brouillards du pont de Tolbiac. A l’arrivée, il appartient définitivement à la littérature populaire. Celle que mépriseront toujours les beaux esprits qui, au fond, n’aiment pas le peuple. De ceux-là, Malet s’en fout. Après Sue, Ponson du Terail, Zévaco, Leroux, Souvestre et Alain il est le dernier à avoir créé un héros légendaire. Nestor Burma. Le détective au pavillon noir, le chevalier errant de Montsouris à la Nation, l’homme qui met le mystère knock-out. Polop ! me souffle-t-on. A trop arpenter les coins sombres, Malet a dérapé. A force de gouailler sans garde-fou, il a franchi la ligne. Sa France popu, n’est pas black-blanc-beur. Malet raciste ? On l’a dit. Lui aussi, et écrit. Ca ne te gène pas ? Si. Je pourrais arguer que l’homme est complexe, qu’il a des fêlures, qu’il était d’un autre temps, celui des colonies, des Y’a bon Banania, de Tintin au Congo. Qu’il en a arrêté les aiguilles faute d’en comprendre le mouvement. Peine perdue, s’il était là, il en rajouterait, comme pour caviarder toute excuse à l’avance. Ce Léo là, je le laisse. Et je prends l’autre. Le poète du trottoir et des cadavres exquis, le traîneur de mistoufle, le pote à Breton, le Malet de Tardi, le Maléo de Jean-François Vilar. Le vrai Léo.


Raymond Chandler

Le style
Avec Dashiell Hammett, il a sorti le roman policier des salons pour le plonger dans le ruisseau. Ses polars sont des miroirs à voir dans les coins sombres. Ce qu’ils reflètent est effrayant. Pourriture, corruption, violence... derrière le décor le rêve américain a une sale gueule. Pour en supporter la vision, mieux vaut avoir le cuir épais ou une bonne dose d’humour. Marlowe, le mythique privé chandlerien, possède l’un et l’autre. Il trimballe sa carcasse de beuglants en castels sans s’essuyer les pieds. Il sait trop bien que le costar du gangster et le smoking du gentleman pendent souvent dans le même placard. Celui où l’on cache les cadavres. Marlowe-Chandler voit le monde comme il est. Que la société soit bancale n’est pas son affaire. Si on lui avait demandé, il l’aurait bâtie plus droit. Mais qui aurait confié ce boulot à un flic privé ? Depuis longtemps, il a compris qu’il ne remettrait pas le monde d’équerre. Redresser quelques torts lui suffit. Et quand il cogne, c’est peut-être pour se persuader qu’il y parviendra. En attendant, sous le masque douloureux de Bogart ou la gueule cassée de Mitchum il ouvre, pour l’éternité, les portes interdites.

Georges Simenon

L’éponge
Respect oblige, la référence ne vise pas l’alcoolisme latent du commissaire Maigret. Mais l’incroyable faculté de son créateur à s’imprégner de ses personnages et des lieux dans lesquels ils évoluent. Un prodige. Aucune facilité, aucun effet spécial. L’efficacité du mot juste à la bonne place. Pour tout être humain pourvu de ses cinq sens, plonger dans un Simenon c’est être certain de les exercer tous. Les sons, les odeurs, les couleurs, les goûts, y sont perceptibles. Jusqu’au toucher quand Sim évoque les objets, la peau, le contact. Le lire est un plaisir physique. Rien d’étonnant tant Simenon se donnait physiquement à l’écriture. Au point de maigrir ou d’éprouver la douleur de ses personnages lorsqu’il les affublait d’infirmités. J’ai découvert Simenon sur le tard. Jeune, je le considérais plutôt comme un auteur pour vieux. Son Maigret n’était pas rock’n roll. Depuis j’ai compris qu’il était bien plus que ça. Et j’ai aimé ses silences, ses regards, ses déambulations, sa compassion. Quant aux romans durs de Simenon, leur noirceur y est souvent totale. Sans hésiter, je donne tous les polars branchouilles contre une seule page de l’homme à la pipe.