Par un de ces hasards qui font croire au destin, j’ai toujours vécu dans des lieux propices au roman noir. Je suis né à Courbevoie où Jean Amila connut les hauts murs de l’orphelinat. Petit piaf encagé parce que son père avait disparu dans la boue des tranchées et que sa mère en était devenue folle.
Courbevoie où vécut Léonie Bathiat avant de devenir Arletty et d’illuminer à jamais deux des films noirs les plus beaux du monde Le jour se lève, Hôtel du nord. Et une paire de comédies polars qui me font hurler de rire. Fric-Frac, Circonstances atténuantes...
Courbevoie où Chave, l’anarchiste du Suspect, le roman de Georges Simenon erre, en proie au doute, avant de faire échouer l’attentat à la bombe que fomentaient ses camarades. Courbevoie dont l’écrivain à la pipe suivait les quais jusqu’au pont de Puteaux, près duquel il demeurait.
Puteaux, j’y ai longtemps habité, suivant sans le savoir les traces d’Arletty. A un demi-siècle près, nous avons usé les bancs de la même école. Rue de la République. A quelques rues des usines automobiles d’où sortit la De Dion Bouton de la bande à Bonnot. Bonnot, encore une vieille connaissance de Simenon. Ou plutôt de Maigret. Le célèbre commissaire ne révélait-il pas, au détour de ses Mémoires, avoir participé à l’assaut lancé contre le repaire du bandit tragique ?
Puteaux, où un autre anarchiste, Félix Fénéon, critique d’art et rédacteur génial de faits divers relatait la découverte d’un mystérieux engin explosif « empli de poudre blanche ». Et où habitait Westermann, l’un des compagnons de Marius Jacob le célèbre voleur libertaire dont Maurice Leblanc s’est inspiré pour créer Arsène Lupin. Ce même Puteaux où Georgius, enfant, jouait avec ma grand-mère Lisa avant de faire le chanteur rigolo dans les music halls. Et d’écrire, sous le nom de Jo Barnais un carré de polars à la Série Noire.
Et puisque nous en sommes aux souvenirs d’enfance, les miens ont parfois des odeurs de nuit. Celles que mon oncle, inspecteur de police, rapportait au retour de ses rondes nocturnes dans les quartiers dont je ne connaissais que le jour.
« Là, l’orphelinat, c’était sûrement pas le paradis, mais ç’avait bien l’air d’être un îlot salubre dans ce Courbevoie où les gens crevaient comme des mouches. Devâme rapportait les dernières nouvelles : l’école communale bouclée, la mémère aux zans rétamée, dans les rues, les gens se croisaient de loin, mouchoir sur la bouche, qui puait le phénol ou autre cochonnerie.
C’est ce que je disais au Môme. Est-ce que ce ne serait pas plus simple d’attendre qu’ils crèvent tous ?
L’Australie, le Far west ? Pourquoi faire alors qu’ils allaient être bientôt partout chez eux : Courbevoie, La Garenne, Colombes... »
![]() Monotype de Françoise Pétrovitch (1999) |
« On ne le suivait pas. Du pont de Neuilly au pont de Courbevoie, sur plus d’un kilomètre de quai, il n’y avait que lui à attendre le lever du jour qui tardait. Il observait les maisons les unes après les autres. A part quelques pavillons sans doute habités ce n’ était que chantiers et usines et l’un de ces chantiers, dans le demi jour, l’intrigua un moment. Par dessus la palissade, il voyait, sous une charpente, d’immenses murailles de toile que parfois un courant d’air gonflait comme les voiles d’un navire. « Location de bâches en tous genres », lut-il sur une plaque émaillée.
Et ils se dit que, si d’aventures il devait se cacher quelque part, il serait au sec roulé dans une de ces bâches où personne ne songerait à le chercher. »

« 1904, des émigrés italiens, matelas sur le dos, débarquent à Puteaux. Une famille s’installe dans un hangar, en face de chez nous. Les hommes, ouvriers fondeurs ; mon père leur trouve du travail. Nous partageons cour et quatre heures avec les gosses qui m’apprennent à gratter O sole moi sur leur mandoline. L’un d’eux, Angelo, fils d’anarchiste, est mon premier fan. »

« Dans les WC d’un café de Puteaux, un inconnu a laissé une boîte à deux mèches emplie de poudre blanche. »
" Mon père ayant obtenu un emploi d’aiguilleur à Paris, aux Chemins de fer de l’Etat, maman quitta sa place. Ils prirent un petit logement à Courbevoie, rue Gide...Mon père, occupé à son poste n°4 au pot de l’Europe, n’était jamais à la maison. Quant à ma mère, je n’ai pas à la juger. Tout ce que je sais, c’est qu’ j’attendais qu’il pleuve pour me frotter la figure avec la pluie et que je me lavais les pieds dans les ruisseaux de la rue. C’est la rue qui m’a dressée, la rue qui m’a faite telle que je suis, la rue qui m’apprit à chanter. En passant devant les bistrots, les premiers phonographes à manchons m’envoyaient, de leur vox nasillardes, amplifiées par d’énormes pavillons, les refrains à la mode. Je m’arrêtais net, je restais parfois sous une pluie glaciale ou mes petites jupes soulevées par la bourrasque, en extase pendant des heures...A cinq ans, je chantais des les estaminets montée sur ne table. On me donnait des sous. Ma mère ravie de ces profits inattendus, m’envoya chanter jusqu’à des deux-trois heures du matin. Mes sorties nocturnes faisaient doublement son affaire. Car elle avait fait connaissance, une nuit de quatorze juillet qu’on dansait sous le pot de Courbevoie, d’un marin qui venait à la maison chaque fois que mon père était de garde à son poste. ...J’avais beau être précocement avertie, comme tous les enfants de la rue, je n’en étais pas moins une petite fille sujette à toutes les terreurs, aux folles imaginations des petites filles...Il fallait que je descende l’escalier tout noir et j’avais horriblement peur. Je me retenais pour ne pas crier d’épouvante. Je croyais sentir le long de mon visage le frôlement de bêtes immondes, ou bine que j’allai être happée, entraînée, étranglée par quelque monstre embusqué dans l’ombre. Des présence plus réelles ne me rassuraient pas davantage : des locataires rentraient saouls, en butant contre les marches. Je n’osais ni les croiser ni revenir en arrière. Des mains incertaines m’attrapaient par la taille, des souffles avinés cherchaient ma nuque, j’échappais en me laissant glisser sur les marches..."